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University of Toronto 



http://www.arcliive.org/details/lannemusicale1888v89bell 



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UAnnée Musicale 



COMPIKGNE - IMPRIMERIE HENRY LEEEBVRE 

3l, ItUE SOLrERINO, 3l 



CAMILLE BELLAIGUE 



L'Année 

Musicale 



Octobre 1888 à Octobre 1889 




P A R 1 S 

LIBRAIRIE CHARLES DELAGRAVE 

l5, RUE SOUFFLOT, l5 









I B I b L 



-> 'V .;_ C A f 




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S70 

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G 






UAnnée Musicale 



I 



Tin'iATRE DE l'Opéra : Roméo et Juliette, opéra en 5 actes, 
paroles de MM. Jules Barbier et Michel Carré, musique 
de M. Charles Gounod. 

i5 décembre 1888. 




N redoutait un peu pour Roméo et 
Juliette un de'placcment qui, s'il 
n'c'tait pas sans gloire, n'était pas 
sans danger. On savait que l'c'preuve 
avait rc'ussi à Faust; il y a juste un an que 
la cinq-centième représentation l'a prouve. Mais, 
disait-on, Faust avait pour lui des proportions 
plus vastes, plus de variété' et d'homogénéité. 
Des pages aussi discrètes que le duo du balcon 
et celui de l'alouette risquaient de ne pas 
franchir la rampe de l'Opéra ; leur charme 
allait se rompre, et, par excès de zèle pour la 

1 



L ANNKK MliSICALK. 



L^loirc du maître, on n'arriverait qu'à diminuer, 
peut-être à déconsidc'rer l'un de ses deux chefs- 
d'œuvre. 

Les prophètes de malheur en ont c'té pour leurs 
prophc'ties. Roméo a triomphé à l'Opéra comme 
ailleurs, et dans notre Louvre musical les deux 
ouvrages garderont désormais leur place véritable 
et définitive. 

Le Roméo d'aujourd'hui est, à peu de chose 
près, le Roméo d^hier ; mais ce peu de chose 
est de trop. L'œuvre pouvait émigrer intacte. La 
version primitive ne comportant pas de dialogue 
parlé, Roméo n'avait pas besoin des raccords que 
nécessita jadis l'émigration de Faust. Il n'y avait 
ici rien à ajouter. Le maître n'aurait jamais dû 
consentir à écrire un ballet pour Roméo, et, après 
l'avoir écrit, il a dû regretter la concession faite 
à des préjugés que des hommes comme lui ont 
le droit et même le devoir de contrarier et de 
rompre. 

Le ballet de Faust, en plein enfer, presque en 
dehors de l'action, avait du moins des excuses, 
ne fût-ce que la réputation voluptueuse de la 
localité et les vues diaboliques de Méphistophélès 
sur son compagnon. Et puis la musique en est 



L ANNEE MUSICALE. 



exquise, et voilà le meilleur de tous les arguments. 
Mais dans Roméo, quel pre'texte à la chore'gra- 
phie ? Faire danser chez Capulet, quand Tybalt 
est mort la veille, quand l'hymen de Juliette, 
attriste par ce deuil, devrait se céle'brer dans 
l'intimité, presque dans le secret ; quand Juliette 
vient de boire la liqueur qui va la foudroyer, 
quand nous attendons qu'elle tombe ; quand 
l'action, et une action de Shakespeare, se hâte et 
se précipite ! Faire danser et supprimer l'admi- 
rable épithalame, le double chœur aristocratique 
et religieux qui se chantait jadis autour de la 
jeune patricienne, et qu'on a sacrifié à d'absurdes 
entrechats ! On a déjà raccourci ce ballet, qu'on 
le supprime ! Qu'on fasse exécuter un peu plus 
de pirouettes au premier acte, quelques-unes 
encore avant le mariage, aux sons de la marche 
nuptiale ; mais qu'on débarrasse le quatrième 
acte d'un hors-d'œuvre musical et d'un contre- 
sens dramatique. Les abonnés viendront tout de 
même, ne fût-ce que par respect humain, et pour 
une autre fois ce sera un précédent. Si jamais, 
comme je le souhaite, TOpéra nous donne Otello, 
on ne forcera pas Verdi à faire danser. 

A cela près, nous avons retrouvé avec joie 



L A\M;I-: MISICALK. 



notre Romeo familier. La beauté des décors, 
rimportance de la mise en scène, l'elegance des 
costumes, tout cet appareil plus considérable et 
plus somptueux ne lui a pas ôté sa grâce et son 
charme d'autrefois. Rien ne s'est atténué ; rien, 
sauf les quelques taches qui déparaient Pœuvre 
jadis et qui nous ont semblé plus légères. Nous 
appréhendions beaucoup le premier acte à 
l'Opéra : il y pouvait prendre un éclat trop 
vulgaire. La fête chez Capulet, avec ses ritour- 
nelles de mazurka, risquait de faire un gros 
tapage et rien de plus, et de trop rappeler une 
autre fête, plus foraine, hélas! que princière, 
celle que donne le duc au premier acte de Rigo- 
letto. Vérone est si près de Mantoue ! 

Eh bien ! non. Un orchestre plus nourri, 
des chœurs plus puissants ont sauvé tout cela. 
Nous avons surpris dans les couplets de Capulet 
une phrase mélancolique, un retour sur la 
jeunesse et l'amour passé, qui jamais ne nous 
avait charmé ainsi. La valse même, murmurée par 
^mc Patti avec une pureté de flûte, a failli nous 
attendrir. La phrase surtout : Loin de Vliiver 
morose^ laisse -moi sommeiller ^di pris sur les lèvres 
de l'artiste une poésie que nous ne lui avions 



l'année musicale. 5 

jamais trouvée. Elle nous avait toujours paru 
déplacée, cette valse, et peu digne de Juliette ; 
et l'autre soir nous en étions presque à nous 
demander si, au contraire, elle ne convient pas 
au personnage ; si l'étonncmcnt, Téblouissement 
du premier bal ne justifie pas chez une toute 
jeune fille cette naïve effusion de plaisir ; si ce 
n'est pas là le gracieux complément de sa parure, 
une dentelle de plus à sa robe de fête, une der- 
nière perle à son collier. 

Nous n'attendions pas avec moins d'inquiétude 
Pacte des duels, qui n'est pas le meilleur, que 
seul eût pu brosser Meyerbeer avec la couleur 
musicale, dramatique, et pour ainsi dire histo- 
rique, de son triple génie. Là encore, nous avons 
été agréablement surpris. Dans son nouveau 
cadre, le tableau paraît plus grand et mieux 
composé. L'invective réciproque : Capulets ! 
Montaigiis ! race immonde ! manque toujours de 
développement et de cette rage folle qui devrait 
précipiter l'une sur l'autre les deux moitiés de la 
ville. D'autres haines frémissent au troisième 
acte des Huguenots^ par exemple, dans une que- 
relle pourtant moins tragique et moins sanglante 
que celle-ci. Mais, en somme, à TOpéra, le tout 



L ANNKE Ml'SICALK. 



a fait très bonne figure. Sans avoir de valeur 
me'lodique, le chœur ajouté par M. Gounod pour 
fortifier une fin d'acte un peu grêle est à sa place 
et bouche un trou. Au cours de Tacte, certaines 
pages ou certaines phrases ont admirablement 
porté à rOpéra : notamment le déchirant lamenta 
du peuple autour du cadavre de Tybalt, et 
surtout les préliminaires pathétiques du double 
duel. La provocation de Tybalt, toute frémis- 
sante de haine ; les réponses d'abord contenues 
de Roméo, puis son admirable explosion ; tous 
ces dialogues par apostrophes insolentes ou 
furieuses ont pour ainsi dire pris du champ 
comme les combattants eux-mcmes. 

Une autre scène, celle de la bénédiction nup- 
tiale dans l'oratoire de frère Laurent, a beaucoup 
gagné en grandeur liturgique. A l'Opéra-Comique, 
ce mariage secret paraissait expédié en hute et 
sans solennité. Le voilà maintenant tel qu'il doit 
être célébré. Sur les deux jeunes têtes inclinées 
devant lui, frère Laurent étend les mains, et sa 
bénédiction, grave et affectueuse à la fois, descend 
comme le voile d'hyménée que l'Eglise jadis 
déployait au-dessus des époux. Près du Dieu 
inaccessible aux rancunes humaines, du Dieu 



L ANNEE MUSICALE. 



qui ne connaît pas la haine et ne souscrit jamais 
à l'injustice, les deux enfants étaient bien sûrs de 
trouver assistance. Moins barbares que certains 
parents de la terre, le Père qui est aux cieux ne 
pouvait refuser sa consécration à d'aussi belles 
amours. 

De cette consécration , la chaste fille ne 
se fût jamais passée, mais elle n'en demande pas 
d'autre. Maintenant elle peut se donner sans 
honte. Elle a senti dans cette voix toute l'auto- 
rité avec toute la bonté divine, et l'union de la 
majesté et de la douceur donne à la scène une 
double beauté que peut-être jadis nous n'avions 
pas assez appréciée. 

En écoutant le chant de frère Laurent, nous 
pensions à une autre prière, infernale, celle-là : 
l'invocation de Méphistophélès aux fleurs du 
jardin de Marguerite. Là-bas le démon, comme 
ici le Seigneur, intervenait dans les tendresses 
humaines ; il était l'instigateur du mal, comme 
ce moine est le saint complice du bien ; au lieu 
de l'influence divine, il appelait les maléfices de 
la nature au secours d'un amour criminel. Aussi, 
quelle différence entre les deux inspirations 
musicales ! A la place des accords diaboliques 



8 l'aNNKK MUSiCALi:. 

qui rythmaient pour ainsi dire à coups de grilfe 
le chant néfaste de Satan, quelle bienveillance et 
quelle amabilité sereine ! Frère Laurent, lui 
aussi, connaît les secrets des Heurs, mais leurs 
secrets bienfaisants, et celles qu'il a cueillies 
avaient pousse' dans la montagne pour le salut de 
Juliette et non pour sa perdition. 

Que de détails déjà mis en lumière! Au lieu 
d'un effacement général, quel surcroît de relief ! 
Mais ce n'est pas tout. Les récitatifs, les ritour- 
nelles n'ont rien perdu non plus de leur élégance, 
de leur style, de leur concordance parfaite avec 
l'ensemble de l'ouvrage. Elle s'est épanouie plus 
large et plus belle, la phrase de Capulet condui- 
sant Juliette à Téglise : Ma fille, cède aux vœux 
du fiancé qui faime. Le Mozart de la Flûte 
enchantée, le Gluck d'Alceste^ l'auraient commen- 
cée ainsi ; ils en auraient ainsi tracé le noble 
contour. Mais M. Gounod pouvait seul l'achever 
par un pareil souhait et par un pareil soupir : 
Le bonheur vous attend au pied des saints autels. 
Avec la même expression de tendresse et de 
mélancolie paternelle, un grand poète disait jadis, 
sur le seuil de l'église, à son enfant qui devait 
elle aussi mourir : 



l'année musicale. 



Ici Ton te retient ; lù-bas on te désire ; 
Fille, épouse, an^^; enfant, fais ton double devoir. 
Donne-nous un regret, donne-leur un espoir ; 
Sors avec une larme, entre avec un sourire. 

Voilà donc l'œuvre chez elle à TOpéra. — Mais 
les pages les plus intimes ont-elles aussi gardé 
leur charme ? Le madrigal, le duo de Talouette, 
le duo du balcon surtout, n'ont-ils point pâli, 
n'ont-ils point langui ? Non, ces beautés exquises, 
ailleurs un peu étouffées, au lieu de s'évanouir, 
se sont épanouies ici. Le duo du balcon surtout 
a répandu tout autour de lui une atmosphère de 
tendresse. C'est qu'il ressemble à Tune de ces 
fleurs odorantes que le Midi nous envoie. Elles 
arrivent pressées, meurtries par Tétroitesse de 
leur prison légère ; mais, à peine délivrées, 
elles se rouvrent, elles revivent et remplissent 
notre demeure de leur parfum recouvré, car elles 
cachaient dans leurs calices tous les trésors du 
printemps. 

Oui, le second acte de Romeo et Juliette est 
beau comme une fleur ; mais comme une fleur il 
est délicat. Il ne faut pas « que l'univers entier 
s'arme pour l'écraser », c'est-à-dire il ne faut pas 
que la foule l'écrase de ses conversations ou de 

1. 



10 L ANNÉI': MUSICALi:. 

son indilTcrcncc. Il laui rcnicndrc dans le silence, 
avec rccueilleincni ei avec amour ; c'est avec 
amour qu'il a cite c'crit et qu'il est chante'. Que le 
public de l'Opéra daigne c'coutcr au lieu de parler, 
et regarder au lieu de chercher à se faire voir, et 
ce public, malgré tout l'un des plus intelligents 
de l'Europe, sentira pénétrer en lui l'intime poésie 
de cette musique. 

Trois actes de Roméo : le second, le quatriènie 
(sauf le ballet) et le dernier, sont purs de presque 
toute tache; mais le second est, je crois, le plus 
immaculé. Il est supérieur même à l'acte du 
jardin de Faust ^ d'abord par l'égalité et la conti- 
nuité de rinspiration. D'un bout à l'autre il est 
conduit avec une délicatesse exquise, sans une 
halte, sans une secousse ; il coule tout uniment, 
il passe d'une seule haleine, et quand il a passé, 
à peine en a-t-on senti la douceur fugitive. 

Il est supérieur encore au troisième acte de 
Faust^ sinon par l'intensité, du moins par la 
chasteté du sentiment. Deux fiancés le chantent, 
c'est-à-dire deux êtres heureux entre les heureux, 
mais purs entre les purs. Ah ! qu'il ressemble 
peu au jardin de Marguerite, le jardin de Juliette •' 
Comme il entend un autre dialoi^ue ! Rien dans 



L ANNEE MUSICALE. 



le rôle de Juliette ne trahit le trouble et la 
volupté ; l'esprit, ou le cœur, est aussi prompt 
chez elle que chez Marguerite, mais la chair est 
moins faible. Rappelez-vous, sur ces seuls mots : 
Et pourtant f écoute! quelle langueur amollissait 
la voix de la petite Allemande prise au premier 
piège d'amour. Quand s'échappait des lèvres de 
Gretchen Taveu de sa défaillance: Ahljefadore^ 
pour toi je veux mourir ! quel abandon, quelle 
chute adorable, mais quelle chute ! 

Enfin, dans le duo de i^omeo, la forme musicale 
est encore plus libre, plus ondoyante et diverse 
que dans celui de Faust. Elle se prête avec plus 
de souplesse aux moindres variations du senti- 
ment. Toutes les mélodies (et elles sont innom- 
brables) s'enchaînent et se déduisent les unes des 
autres ; les rythmes, les mouvements ne font que 
changer, et l'acte entier, merveille d'unité et de 
variété à la fois, brille, comme un diamant à 
facettes, de mille reflets changeants. 

Dès le début, tandis que le rideau se lève sur 
la scène encore vide, le prélude enveloppe de 
mystère le jardin endormi. Quelle différence 
entre ce commencement et celui du troisième 
acte de Faust ! Combien je préfère ce paysage à 



12 L ANMiK MUSICALE. 

rinuiilc romance du malencontreux Siebel ! Indi- 
que' par la caniilènc des violons, reffct de nuit 
et de calme est encore accentue' par le petit chœur 
des compagnons de Rome'o. Rome'o demeure 
seul, la fenèirc de Juliette s'illumine, et une 
simple modulation, quelques accords d'instru- 
ments à vent tombés en triolets et d^une chute 
lente, expriment bien le rayonnement de cette 
clarté' be'nic. La partie interme'diaire de la belle 
cavatine : Ah ! lève-toi, soleil! celle qui relie les 
deux couplets, est accompagne'e par un orchestre 
qui jase et que traversent mille soupirs, mille 
vagues murmures. A partir de ces mots : Elle 
rêve ! Elle dénoue une boucle de cheveux ! sur 
Tondulation continue des violons passent tour à 
tour des contre-chants de flûte, de clarinette, et un 
hautbois solitaire, par une arabesque délicieuse, 
ramène le motif du commencement, 

A la cavatine de Rome'o la scène suivante se 
rattache tout naturellement par deux simples 
accords de harpes, et, sur une note inattendue, 
pose'e comme au hasard, Juliette apparue com- 
mence à rêver. Se lassera-t-on enfin de pre'tendrc 
que notre musique française, rebelle à tout 
progrès, obstinc'ment dédaigneuse de la vérité ou 



l'année musicale. i3 

de la vraisemblance théâtrale, reste asservie aux 
vieux systèmes, aux formules traditionnelles et 
symétriques de jadis ? Comment traduire la 
rêverie de Juliette et ses confidences aux étoiles, 
mieux que par toutes ces phrases errantes sur 
les lèvres de la jeune fille au hasard de ses sou- 
venirs, de ses craintes et de ses espérances ? Où 
trouver moins de rigueur et de formalisme que 
dans ce perpétuel échange de mélodies, qui vont 
et reviennent de l'un à l'autre des fiancés, enve- 
loppant d'un nimbe sonore leurs deux têtes 
rapprochées ? 

Les librettistes ont eu le bon goût de suivre 
ici Shakespeare presque mot à mot, et le musicien 
a noté avec une sensibilité raffinée les moindres 
nuances de Tâme de Juliette, la plus charmante 
peut-être entre toutes les âmes de vierge et de 
femme. 

Au premier mot de Roméo, qu'elle entend 
sans le voir, elle frissonne : Qui in écoute? dit- 
elle; et d'un ton légèrement offensé, pour ainsi 
dire avec un geste musical seulement de fierté 
virginale, elle ajoute : Qui surprend mes secrets 
dans V ombre delà nuit? Dans la simple question : 
N'es-tu pas Roméo ? quel ardent désir que ce soit 



14 L ANNÉE MUSICALE. 

lui ! C'csi lui, en clfci, et Juliclic rassurée lui 
rJvèlc tout son cœur. En deux ou trois pages, 
rame de la jeune rillc se dévoile, plus complexe, 
sans être compliquée cependant, que l'âme de 
Marguerite. Pauvre et naïve Gretchen! A peine 
avait-elle entendu Faust lui murmurer la phrase : 
Laisse-moi contempler ton visage ! qu'elle la 
redisait, docile à la première leçon d'amour. Elle 
n'était pour ainsi dire que l'écho du bien-aimé; 
elle ne chantait qu'après lui et d'après lui. Juliette 
a plus d'initiative et de spontanéité. Sous les 
détours nonchalants des mélodies, sous leurs 
harmonieuses cadences se glissent des accents 
d'orchestre légers, mais expressifs, des soupirs 
de hautbois, de bassons, de cors, et ces moel- 
leuses sonorités estompent derrière les deux 
enfants l'ombre bleue de la nuit d'Italie qui pro- 
tège leur bonheur. 

Juliette poursuit : Cher Roméo^ dis-moi loya- 
lement : Je faime^ et je te crois. Alors les harpes 
s'envolent, et les promesses et les serments les 
suivent. Mais un soupçon effleure déjà Juliette. 
Roméo ne la trouvera-t-il pas bien osée d'avoir 
parlé si vite ? Aussi se hate-t-clle, sinon de ré- 
tracter son aveu, du moins d'en partager la douce 



i5 



honte avec la nuit, dont le voile indiscret a 
tj^ahi le mystère. 

Ni Shakespeare ni M. Gounod n'avaient dit 
encore ici tout ce qu'ils avaient à dire. Mais la 
musique, plus lente que la poésie, risquait en se 
prolongeant de devenir monotone. Les libret- 
tistes et le musicien ont bien fait de couper un 
instant le duo par le petit chœur des valets et le 
bref et plaisant épisode de la nourrice. On ne 
voit qu'avec plus d'émotion reparaître Juliette et 
Roméo ; on n'est que plus délicieusement repris 
par la douceur renaissante de leur entretien. 

Tout l'acte est très bien mis en scène à l'Opéra. 
Ce n'est pas au balcon cette fois que revient 
Juliette, mais sur la terrasse, derrière une grille 
légère; jusqu'à la fin du duo, clic va de cette 
terrasse à sa fenêtre, éloignant, puis rappelant 
Roméo, et ces allées et venues donnent encore 
plus de langueur aux adieux amoureusement pro- 
longés. Juliette ne quittera pas Roméo sans avoir 
tout prévu, tout préparé. Avec une tendresse 
grave, presque solennelle, elle s'offre à lui pour 
femme : elle le prie de fixer le jour, l'heure et le 
lieu de leur hymen. Si par malheur, ajoutc-t-ellc 
avec méhtncolie, avec un vague soupçon ouc le 



l'année musicalk. 



mal existe et qu'il est des amours moins purs et 
moins durables que le sien : « si, comme dit à 
Romeo la Juliette de Shakespeare, si tu as des 
intentions qui ne sont pas bonnes, » oh ! alors 
Tardente, mais honnête enfant, ne se donnera pas, 
quitte à mourir de s'être refusée. 

Mais elle n'a rien à craindre. Exalte'e, presque 
indigne'e, la protestation de Romc'o ne se fait pas 
attendre. Comme tout à l'heure, les harpes 
s'envolent encore, mais d'un essor plus impc'- 
tueux, et quand viennent les mots : Dispose en 
reine^ dispose de ma vie! tous les instruments à 
cordes, éperdus, joignent leur unisson à la voix 
du jeune homme pour la fortifier et l'emporter 
plus haut ; tout l'orchestre s'élance vers Tenfant 
radieuse dans une effusion unanime d'enthou- 
siasme et d'amour. 

Ces deux êtres qui se sont rencontre's il y a une 
heure à peine, s'adorent maintenant pour l'éter- 
nité ; ils ont conclu le pacte de leur immortelle 
tendresse. Avant de se quitter, et pour la pre- 
mière fois depuis le commencement du duo, ils 
chantent ensemble; leurs deux voix n'en font 
plus qu'une, comme leurs âmes. Ah ! l'adorable 
séparation, toujours et toujours retardée ! Quelle 



L ANNEE MUSICALE. 1/ 

lenteur à de'nouer les bras enlacés, à détourner 
les regards confondus! Une dernière fois, Juliette 
rappelle son bien-aimé. Mais elle sent bien qu'il 
faut le laisser partir, qu'elle ne saurait lui per- 
mettre de franchir aujourd'hui le seuil de son 
asile. Elle rentre donc, et sa lampe s'éteint. La 
nuit poursuit son cours, la chaste nuit qu'ils 
ont respectée tous deux, qu'ils ont faite leur 
confidente et non leur complice. L'orchestre de 
nouveau peut chanter, reprendre sans trouble la 
cantilène du prélude. La pure mélodie ramènera 
dans les rêves de Juliette tous les souvenirs sans 
un seul remords de l'amour, et le baiser que 
Roméo confie à la brise ira se poser, sans le faire 
rougir, sur le front endormi de la fiancée. 

Ce second acte, qui renferme les plus exquises 
beautés de Rojnéo, ne les renferme pas toutes; 
mais si nous voulions examiner la partition 
entière, l'espace aujourd'hui nous manquerait. Il 
faudrait rappeler d'abord l'admirable prologue, 
impassible récit de haine que traverse un rayon 
d'amour. Nous parlions plus haut du génie his- 
torique de Meyerbcer. Le maître des Huguenots 
n'eût sans doute rien trouvé de plus original et 
de plus grandiose. On pourrait suivre encore 



i8 l'année Mrsir.ALK. 

ailleurs que dans le second acte le grand cou- 
rant de tendresse dont le génie de M. Gounod 
aura été pour la musique contemporaine la 
source la plus abondante. Nous n'avons rappelé 
que le duo des fiançailles, parce qu'il est le plus 
complet peut-être, et que l'amour y circule, 
comme le sang dans nos veines, en mille petits 
filets dont il faut suivre attentivement le réseau 
délié. Le duo nuptial et le duo funèbre, sans 
parler du madrigal du premier acte, s'imposent 
plus vite à l'admiration, et le public n'a pas 
besoin qu'on lui signale, par exemple, la mer- 
veilleuse phrase de l'alouette, ou le fameux cri : 
Juliette est vivante! Il n'exige pas non plus 
qu'on le mette en demeure d'opter, ou que nous 
options nous-mêmes pour Faust ou pour Roméo. 
Qu'il admire et qu'il aime comme nous les deux 
partitions sœurs, et qu'il se rappelle le mot sin- 
gulier mais expressif de Victor Hugo: Les chefs- 
d'œuvre sont comme les loups, ils ne se mangent 
pas entre eux. 

Mais Roméo et Faust^ diront peut-être les 
difficiles, ne sont que deux éditions du même 
ouvrage ; Roméo n'est qu'un pastiche ou une 
redite de Faust. — On ne saurait, en effet, me- 



l'année musicale. 19 

connaître la ressemblance et la parenté des deux 
ouvrages. Mais quel maître a jamais différé de 
lui-même ? Lequel s'est renouvelé au point de 
ne pas se faire partout reconnaître ? Mozart ne 
pense -t- il et n'écrit -il pas toujours comme 
Mozart ? M. Gounod, de même, parle sa langue, 
celle qu^il s'est faite, et, avant de le lui reprocher, 
il faudrait reprocher aux rosiers de porter toujours 
des roses. Faust ! Roméo ! deux opéras d'amour, 
deux variations sur le même thème, au fond 
toujours la même chose. — Oui ; mais l'amour 
aussi est au fond toujours la même chose, et per- 
sonne, je crois, n'a pensé encore à s'en plaindre. 

Noustenonsàféliciter chaleureusement MM. les 
directeurs de TOpéra. Ils ont fait à l'œuvre de 
M. Gounod un accueil digne d'elle ; ils lui ont 
rendu des honneurs d'interprétation et de mise 
en scène qu'elle ne trouverait pas, croyez-le bien, 
ailleurs qu'à Paris. Aujourd'hui qu'on ne ménage 
guère ces messieurs, nous qui parfois leur avons 
adressé des reproches, esthétiques bien entendu, 
mais des reproches, nous aimons à les remercier 
très haut. 

Nous n'étions pas sans inquiétude, peut-être 
sans prévention, en allant écouter M'»'' Patti. 



20 L ANNKK M U S I C A L K. 

Nous ne Tavions entendue qu'une fois ; nous 
ne connaissions guère que par les contes de fées 
cette voix et cette virtuosité légendaires. De temps 
en temps, les journaux racontaient que M'"° Patti 
était à Rio-de-Janeiro ou à Buenos-Ayres, qu'elle 
y chantait Lucia ou la Sonnambula parmi des 
monceaux de fleurs et d'or; et nous déplorions 
que cette rare créature eût suivi ce vulgaire che- 
min; que, depuis vingt ans, elle eût pris ou qu'on 
eût pris pour elle le soin de son opulence et de 
sa renommée voyageuse plus que de sa gloire 
véritable ; qu'au lieu d'étudier l'art nouveau dans 
notre vieille Europe, clic allât porter au Nou- 
veau Monde les débris d'un répertoire en ruine. 

Nous nous disions tout cela. Mais M"*' Patti 
n'a eu qu'à paraître, et nous avons été sous le 
charme. D'un bout à l'autre de son rôle, 
^mc Patti a été rintclligence,la grâce et la jeunesse 
même; la Juliette de Shakespeare, comme celle 
de M. Gounod. Avec quelle timidité et quelle 
modestie elle a joué le premier acte; les autres, 
avec quelle tendresse câline et parfois quelle 
puissance et quelle sobriété ! Comme elle a 
écouté les instructions de frère Laurent ! Comme 
on a vu passer sur son visage l'appréhension. 



L ANNEE MUSICALE. 21 

l'horreur du sommeil semblable à la mort, 
comme on y a vu revenir par degrés et s^e'panouir 
enfin la joie du re'veil et de la vie retrouvée ! 

La voilà donc une grande artiste, celle à qui 
nous n'avions jamais entendu prodiguer que des 
noms d'oiseaux chanteurs ! Mais, direz-vous, 
qu^a-t-elle fait de sa voix et de sa virtuosité? Sa 
voix! Je gage qu'une jeune fille s'en contenterait 
encore et pour longtemps. Quelques notes du 
haut sans doute sont moins pures, moins faciles, 
mais quelle fraîcheur les autres ont gardée ! 
Quant à la virtuosité, aucune autre n'approche de 
celle-ci. On s'est étonné que le premier soir 
]y[mc p^tti^ légitimement émue, n'eût pas chanté 
la valse avec une irréprochable perfection. Je 
demanderai seulement leur avis aux auditeurs des 
jours suivants, et je demanderai surtout, avec 
Alfred de Musset, jugeant autrefois une autre 
artiste, M'^^ Pauline Garcia, la permission de ne 
pas compter les plumes qui tombent au premier 
coup d'aile d'un oiseau qui s'envole. 

On a cherché à M""^ Patti encore d'autres 
querelles, indignes d'elle et indignes de nous. On 
lui a reproché de n'être plus assez virtuose, quand 
on s'était plaint jusqu'ici qu'elle le iïii trop. On 



22 L anm:f-: musicale. 



lui a reproche jusqu'à son agc. Eh bien ! puisque 
vous voulez pour le rôle de Juliette des femmes 
de vingt ans, amenez-en donc, et vous verrez 
comme après celle-ci les autres le chanteront! 

Le rôle de Capulet est tenu avec autant de 
noblesse que de douceur par M. Delmas, dont 
nous avons plaisir à signaler les progrès inces- 
sants. Il a mis beaucoup de mélancolie dans le 
passage du premier acte : O folles années qu'em- 
porte le temps^ beaucoup de dignité' et d'affection 
dans la phrase du quatrième acte : Ma fille, cède 
aux vœux du fiancé qui faime. Un jour, qui n'est 
pas loin, M. Delmas sera un artiste de premier 
ordre. 

Quant à M. Edouard de Reszké, frère Laurent, 
ce n'est pas un moine ; c'est tout un chapitre, et 
un chapitre noble. Sa voix d'orgue donne au 
personnage un caractère de majesté' pontificale 
et pour ainsi dire d'onction gigantesque. Ce 
torrent sonore s'épanche toujours sans brutalité ; 
jamais il n'emporte dans sa course les détails 
même les plus délicats : Dieu qui fis Vliomme à 
ton image^ et de sa chair et de son sang créas la 
femme. A ce mot : la femme., M. Edouard de 
Reszké donne un accent de complaisance et de 



l'année musicale. 23 

bontc qui nous a rappelé le traditionnel : « Quant 
à vous, mademoiselle... « des allocutions nup- 
tiales. 

Nos compliments à M. Muratet, un intelligent 
Tybalt, aux chœurs et surtout à l'orchestre, qui 
a joue' comme il joue toujours quand il est dirigé 
par M.Gounod,et quelquefois quand il est dirigé 
par d'autres. 

Enfin, de M. Jean de Reszké, le héros de ces 
belles soirées, que dire que nous n'ayons dit cent 
fois depuis qu'il a débuté, et que tous à la 
longue ne se soient décidés à dire comme nous ? 
Oui, la foule et ceux qui se flattent de la con- 
duire ont fini par acclamer avec l'enthousiasme 
dont il est digne l'artiste aujourdUiui sans égal. 
Ah ! l'admirable talent, sans défaut et sans excès ! 
Quel style, et quelle voix ! Même au comble de 
la passion, quelle possession de soi, quel équi- 
libre, quel instinct et quelle science ! Quelle 
jeunesse avec quelle maturité ! Il est venu pour 
M. Jean de Reszké, le moment glorieux, enchan- 
teur, où un grand artiste est maître absolu de 
lui-même et du public qu'il a cnhn conquis, ce 
moment auquel on voudrait dire, comme le 
Faust de Goethe : « Arrête-toi, tu es si beau ! » 



24 L ANNi':i: M r SIC au:. 

Que M. de Rcszkc jouisse de son triomphe, le 
plus éclatant et le plus légitime que nous ayons 
jamais vu à TOpcra ou ailleurs ; mais qu'il nous 
permette aussi d'en jouir le plus longtemps 
possible. On disait que les deux frères songeaient 
à nous quitter pour aller chercher fortune au 
loin. Puissent-ils demeurer en France, et, pen- 
dant quelques années encore, préférer à ceux qui 
les payeront le plus ceux qui les admirent et qui 
les aiment le mieux ! 




II 



NOS COMPOSITEURS 



Veuillent les. Immortels, conducteurs de ma langue, 
Que je ne dise rien qui doive être repris ! 




ous allons parler de contemporains, de 
vivants, essayer de caractériser le talent 
de six compositeurs français que nous 
connaissons, qui nous connaissent, 
que nous avons salue's hier, avec lesquels nous 
dînerons peut-être demain. Après nous avoir 
tenté, voici que l'essai nous intimide. Les artistes, 
même les plus grands, sont si ombrageux, si 
jaloux d'eux-mêmes ! On donne aux musiciens, 
trop couramment, mais non sans raison, le nom 
de maîtres. Ces maîtres facilement irritables, 
nous ne voudrions pas les blesser. Nous vou- 
drions n'écrire d'eux que ce qu'ils auront plaisir 

2 



26 l'annkI': Mi'sicALi:. 

à lire. Nous le pouvons peui-èlre aujourd'hui. 
Aujourd'hui que nul devoir de chronique et d'ac- 
tualité ne nous impose l'analyse minutieuse d'une 
œuvre nouvelle, prenons notre distance, recu- 
lons-nous un peu pour ne voir de ces diverses 
ligures que l'ensemble, les grandes lignes : les 
belles. Laissons dans l'ombre les de'tails, les 
défauts, et donnons-nous une fois le plaisir, trop 
rarement permis, de dire à des artistes admirés, 
aimés, rien que la vérité, sans leur dire toute la 
vérité. 

Gounod, Ambroisc Thomas, Reyer, Saint- 
Saëns, Massenet, Delibes. Tous de l'Institut ! — 
Oserons-nous donc témoigner encore de quelque 
respect pour la vieille compagnie ? N'entendons- 
nous pas déjà qu'on s'étonne et qu'on raille? 
Quoi ! les chefs de Pécolc française, cette demi- 
douzaine de musiciens en uniforme, patentés, 
consacrés par une distinction officielle et par le 
banal honneur de tant de succès populaires î 

Vous oubliez, nous dira-t-on, Vlmmortel^ ou 
vous ne l'avez pas compris, si vous avez restreint 
celte satire à la seule Académie française. Eten- 
dez-la aux cinq classes de l'Institut. Soyez de 
votre époque, suivez le courant, entrez dans ce 



L ANNÉE MUSICALE. 27 

que nous appelons le train. Dédaignez, attaquez, 
méprisez d'en bas tout ce qui est en haut ; célé- 
brez les inconnus, les obscurs, les impuissants ; 
ébranlez toute hiérarchie, même celle du mérite ; 
en art comme en politique, n'ayez plus le goût 
de l'élite, mais du nombre; le règne de la médio- 
crité et de la foule est venu. 

Beaucoup parlent ainsi maintenant et se plai- 
sent à ces impertinents paradoxes. Ils ont tort. 
Sans compter que, sous prétexte de détruire des 
préjugés, ils créent des préjugés à rebours ; par 
haine de l'Académie, ils en viendraient presque à 
fonder une contre-Académie. 

Qu'il ne soit pas indispensable, pour avoir du 
talent, fût-ce du génie, d'être membre de l'Ins- 
titut, rien de mieux ; mais au moins qu'il ne soit 
pas non plus indispensable de ne pas l'être. 
Certes, nous aurions en musique bien des noms 
à citer après ceux que nous avons choisis : par 
bonheur, il y a plus de six musiciens en France. 
Mais peut-être ceux-ci méritent-ils au moins 
d'être nommés et étudiés les premiers. S'ils ne 
font pas tout l'honneur de notre école nationale, 
ils lui font beaucoup d'honneur. Cette école, nos 
voisins d'Allemagne et d'Italie auraient le droit 



28 l'annke musicale. 

de nous Tenvicr; ils ne nous opposeraient pas un 
groupe d'artistes vivants d'égal mérite. A la fois 
personnelle et éclectique, notre musique est libre, 
sinon de louic intlucncc. au moins, de toute 
tyrannie. Elle a prolité dans la mesure de ses 
besoins et de ses facultés du génie de nos voisins. 
Elle s'est servie de Wagner, par exemple, sans 
s'asservir à lui. Elle abonde en talents divers. Nul 
ne ressemble moins à M. Saint-Saëns, par exem- 
ple, que M. Massenet, sinon M. Léo Delibes, et 
parmi les maîtres de notre pays, aucun ne peut 
se vanter d'être le maître unique. 

I 

M. CHARLES GOUNOD 

Décembre 1888. 

Je crois que c'est le plus grand de tous nos 
vivants, et plusieurs de ses confrères eux-mêmes 
sont de cet avis. Du moins ils le disent. S'il 
fallait sacrifier toutes les œuvres des maîtres d'au- 
jourd'hui pour en sauver une seule, il se pourrait 
que le suffrage universel demandât à l'unanimité 



l'année musicale. 29 

le salut de Faust ^ et pour une fois il aurait peut- 
être raison. 

La musique de M. Gounod est de notre âge, 
mais déjà notre génération a vieilli plus qu'elle ; 
elle demeure et nous passons. Du Faust de 
M. Gounod, chaque fois qu'on y revient, on pour- 
rait répéter ce que disait Gœthe du sien : « Le 
cœur est toujours secoué par les frissons de la 
jeunesse à l'approche de ces magiques appari- 
tions. )) Quoi qu'en pensent les prétendus pro- 
gressistes de notre temps, et les envieux, qui sont 
de tous les temps, le chef-d'œuvre de Gounod, 
celui que depuis lors il n'a jamais dépassé, ni 
peut-être même atteint, Faust, est en possession 
de la gloire et d'une gloire légitime et durable. 

Cette musique a été comme une source nou- 
velle, jaillie de notre sol. M. Gounod a fait une 
langue musicale que personne n'avait parlée 
encore et que beaucoup ont essayé de parler 
depuis. Remontez dans l'histoire de l'école fran- 
çaise, vous ne rencontrerez rien de pareil : ni 
chez Berlioz, ni chez Halévy, ni chez Auber, ni 
chez Boïcldicu, ni chez nos vieux maîtres du dix- 
huitième siècle. Gounod a trouvé, créé quelque 
chose, et l'on n'est un grand artiste qu'à ce prix. 

2. 



-••O L A.N'NKI, Al l MCA Li:. 



Ce quelque chose est diflicile à delinir, à préciser 
avec des mois: car la critique d'art, surtout la 
critique musicale, ne peut malheureusement, 
comme la critique littéraire, s'aider d'exemples et 
de citations, lu puis les sentiments, les sensa- 
tions même, dont elle traite bien plus que des 
idées, s'indiquent, mais ne se dc'montrent guère. 
C'est justement tout un ordre de sentiments et 
de sensations, dont M. Gounod a renouvelé l'ex- 
pression : l'amour. Il a transformé l'amour en 
musique. M. Ambroise Thomas, nous le verrons, 
est surtout un mélancolique ; M. Gounod est un 
amoureux (il va sans dire que nous ne parlons 
que de l'artiste). Ma grand'mère chantait jadis : 
c( C'est l'amour, l'amour, l'amour, qui mène le 
monde à la ronde. » M. Gounod devrait bien 
mettre en musique cette chanson-là. Avec sa 
barbe blanche, ses yeux clairs et profonds, ses 
grands gestes qui bénissent, quand il parle ou 
qu'il chante d'une voix émue et haletante, il res- 
semble à un apôtre de l'amour. Amour sacré, 
amour profane ; amour de l'Evangile et de l'Imi- 
tation, ou de Shakespeare et de Gœthc; amour 
de Dieu ou de ses créatures ; amour de la tète, du 
cœur ou des sens, il les a tous compris et tous 



l'année musicale. 3i 

éprouvés. (De plus en plus il va sans dire que 
nous ne parlons que du musicien.) Des artistes 
que nous étudions, avec M. Massenet, dont la 
flamme pourrait bien s'être allumée à son foyer, 
il est le plus ardent, le plus passionné, et voilà 
peut-être pourquoi il est le plus grand. 

Cette ardeur, cette passion, il les a portées à la 
fois dans la musique de théâtre et la musique 
d'église ; il les a partagées entre ces deux moitiés 
de son génie et de sa longue carrière. Il a servi 
deux maîtres, et, loin de trahir aucun des deux, 
il a tenté de les réconcilier. On s'en est étonné, 
scandalisé même, et on a eu tort. Jamais dans 
l'œuvre de M. Gounod l'amour divin n'a été, je 
ne dirai pas profané, mais terni seulement par le 
voisinage ou l'ombre des humaines amours. Mar- 
guerite, par exemple, a péché par tendresse, et 
c'est par une autre tendresse qu'elle est sauvée. Il 
n'y a là rien de choquant. La pécheresse, ou 
plutôt la victime, a mérité d'emporter au ciel le 
nom et le souvenir du bien-aimé. Le dernier cri 
que Gœthe ait mis sur ses lèvres : Henri ! Henri ! 
est un appel à Faust qu'elle voulait emmener et 
que le Dieu de miséricorde eût reçu dans son sein 
avec elle. 



ANNEE MUSICALE. 



Quant à Rnmco^ rien n'est plus pur que cet 
adorable et long duo : de Hançailles d'abord, puis 
d'hymen et enrtn de mort. Ici Dieu n'a rien à 
pardonner; il n'a qu'à bénir et à immortaliser de 
chastes et douloureuses amours. 

Certaine critique s'est donc fourvoye'e, elle a 
manqué de justesse autant que de convenance 
quand elle s'est permis d'appeler l'œuvre de 
M. Gounod un mélange de mysticisme et d'éro- 
tisme. Il n'y a là qu'une injure gratuite. Nulle 
part on ne peut relever chez M. Gounod une 
infraction aux convenances esthétiques, un com- 
promis suspect entre les choses humaines et les 
choses de Dieu. L'auteur de Faust n'est pas de 
ces artistes auxquels on peut reprocher, tout en 
admirant leur talent et leur imagination origi- 
nale, d'avoir non pas avili, le mot serait trop gros, 
mais affadi les sujets divins. Le choral des Epées 
a la carrure d'un choral de Haendel, et les 
psaumes de la pénitence planant sur Marguerite 
éperdue ne sauraient indigner les échos de Té- 
glise. 

La phrase du peuple agenouillé autour du 
cadavre de Valentin, cet admirable plain-chant 
funèbre, est-ce encore de la religiosité mondaine? 



l'année musicale. 33 

Et dans le trio de la prison, dans le triple et 
sublime clan de Marguerite vers le ciel, assomp- 
tion d'une âme délivrée, reste-t-il une trace d'hu- 
manité et la moindre souillure de la terre? 

Quant à la musique religieuse de M. Gounod, 
ardente, passionnée, elle n'est pas pour cela pro- 
fane. Mais dans Rédemption^ dans Moi^s et vita, 
dans Pacte de baptême de Polyeucte (un admi- 
rable fragment trop oublié), jusque dans cet 
Ave Maria dont le maître a réchauffé le prélude 
du vieux Bach, partout on retrouve l'auteur de 
Faust et de Roméo. — D'accord, ainsi qu'on 
retrouve dans le Requiem le maître de Don Gio- 
vanni. Ni Mozart ni M. Gounod n'ont manqué 
pour cela au respect qu'on doit à Dieu. Telle 
phrase du baptême de Polyeucte rappelle une 
ritournelle de Roméo] c'est possible; mais notre 
cœur fait-il tant de distinctions ? Sont-elles si 
nettement séparées, les régions de notre ame ? 
Pour toutes nos tendresses, avons-nous plus d'un 
mot : aimer? et quand ils atteignent une certaine 
hauteur, tous nos sentiments ne se purifient-ils 
pas, tous nos amours ne se fondent-ils pas dans 
l'amour? — «' 

Ainsi chez M> Gounod pas de disparate, pas'.'^^M j 

U i 




1^4 l'aNNÉK MISICALK. 

de dissonance; plus que toute autre, son âme 
est une. 

On ferait de ses hero'ines une i^alerie char- 
mante : Mart;ueriie à sa fenêtre ; Juliette endor- 
mie sur ie marbre de son tombeau ; Mireille 
ctîeuillant les rameaux d'un mûrier; Sapho debout 
sur la falaise et donnant le dernier baiser à sa 
lyre d'or. Dans la musique de M. Gounod plus 
que dans tout autre, la femme tient la première 
place, et ce n'est pas du nom de Faust, mais de 
celui de Marguerite qu'il aurait dû nommer son 
chef-d'œuvre. 

Le Faust de M. Gounod, a-t-on dit encore, 
n'est pas celui de Gœthe. Non certes, ou du moins 
il n'est pas tout le Faust de Gœthe, et cela, aucun 
Faust ne l'a encore e'tc', pas plus celui de Schu- 
mann que celui de Berlioz ; aucun peut-être ne 
le sera jamais. C'est l'cternelle et glorieuse des- 
tinc'e des œuvres comme celle de Gœthe : tous les 
artistes (et ils sont nombreux) qui les interprè- 
tent, les interprètent à leur manière. Les trois 
grands Faust de la musique renvoient au Faust 
original, dont ils sont tous illuminés, un rayon de 
sa lumière transformée à leur foyer. M. Gounod 
s'est peu attache au côte' fantastique et philoso- 



l'année musicale. 3d 

phiquc de Faust ; il s'est moins soucié de Méphis- 
tophelès et de Faust lui-même que de Gretchen. 
Dans le poème immense, parfois ténébreux, où 
l'un des plus vastes esprits modernes a jeté ses 
pensées, ses théories, ses croyances, où se heur- 
tent le moyen âge et l'antiquité, la terre, le ciel 
et l'enfer, il n'a vu que la blanche figure d'une 
enfant de quinze ans ; il a consacré toute la dou- 
ceur de son génie, toute la tendresse de son âme 
à chanter une simple et triste aventure d'amour. 

Mais de quelle voix il l'a chantée ! Jamais, on 
ne saurait trop le redire, jamais la musique 
n'avait aussi finement noté les plus exquises 
nuances de l'amour: jamais elle n'en avait rendu 
ainsi le sentiment et la sensation à la fois : trou- 
bles, craintes, pudeur, désirs et défaillances, 
frissons de corps et d'âme, dans la scène du 
jardin tout est rendu, tout jusqu'aux délices du 
baiser. 

Le duo, depuis le commencement jusqu'à la 
chute du rideau sur le ricanement de Méphisto- 
phélès, n'est qu'une leçon et un exemple d'amour. 
On en pourrait étudier et expliquer chaque 
phrase, depuis celle-ci : Laisse-moi contempler 
ton visage^ qui monte des lèvres de T^tust à l'o- 



36 i/anm:i: misicalk. 

rcillc de Margucriic, et glisse comme une longue 
caresse le long de ce corps virginal jusqu'au cri 
de Marguerite ouvrant enfin les bras au bien- 
aimé. Même dans Torchestre on sent l'amour. Je 
connais, tandis que Marguerite chante à sa fenê- 
tre, un contre-chant de flûte si doux, si envelop- 
pant, qu'il justifie la brusque question du maître, 
un soir que nous écoutions Faust ensemble et 
qu'en entendant soupirer cette flûte, il s'écria : 
Sens-tu des cheveux de femme autour de ton cou? 
— ■ Le fait est qu'il n'y a pas une musique comme 
celle de Gounod pour vous faire sentir de ces 
choses-là. 

Voilà un des mots de M. Gounod dans le genre 
amoureux. Il en a dans tous les genres, et je ne sais 
rien de plus original, de plus intéressant et de 
plus profitable que la conversation intime du 
maître. Aucun artiste ne s'est moins que lui spé- 
cialisé dans son art, encore moins dans son 
métier. Personne n'a mieux compris pourquoi 
les Muses, comme les Grâces se tenaient par la 
main. M. Gounod a des clartés de tout, et des clar- 
tés dont parfois s'illuminent de grands horizons. 
Il comprend Mozart comme personne, comme 
Mozart peut-être ne se comprenait pas lui-même. 



L'ANNÉE MUSICALE. 37 

Son expression est pittoresque et son discours cha- 
leureux. Il a des boutades étranges et d'heureuses 
formules. Un jour il dira à un directeur de théâtre 
après une mauvaise représentation de Faust : 
Vous lâchez vos artistes à travers ma partition 
comme des veaux à travers un potager. Une autre 
fois, parlant avec inquiétude de certaines ten- 
dances dangereuses et des voies incertaines où la 
musique menace de s'engager, il énoncera ce pré- 
cepte qu'on ferait bien de méditer : En art, il ne 
faut jamais de bornes, mais toujours des bases. 
Et comme les gestes du maître accompagnent 
bien ses discours ! La première fois que je l'ai 
vu, c'était le jour de ma première communion, 
et il était à mes genoux, par terre, sur la place de 
l'église. On lui avait demandé pour moi sa béné- 
diction de musicien, et c'est lui qui me deman- 
dait ma bénédiction de néophyte. Je ne me rap- 
pelle plus très bien comment je m'en suis tiré ; 
mais je ne souhaite pas aux enfants timides de 
faire de cette façon la connaissance d'un grand 
homme. 



38 l'année musicalk 



II 



M. AMBROISE THOMAS 

Décembre 1888. 

Il est un mot, très beau par lui-mcme, mais 
que, je ne sais pourquoi, l'usage, dans le langage 
esthétique surtout, a déprécié, dépouille de sa 
haute et noble signification; c'est le mot: honnête. 
On dirait peut-être encore avec une certaine 
énergie de louange : C'est le plus honnête des 
hommes ; on n'oserait guère dire, sans craindre 
de ne pas en dire assez : le plus honnête des 
musiciens. Tant pis ! Nous aimerions pouvoir 
rendre à cet éloge toute sa force et toute sa pureté 
pour l'appliquer sans réserve à M. Ambroise 
Thomas. 

Né à Metz, en 181 1, M. Ambroise Thomas 
reste des nôtres, n'en déplaise à certain critique 
d'outre-Rhin qui s'est permis un jour de reven- 
diquer pour TAllcmagne le musicien de Lorraine, 
oubliant sans doute qu'on ne s'empare pas de 



l'année musicale. 39 

l'art comme du sol français. Français de toute son 
âme, M. Ambroise Thomas passe tour à tour ses 
rares semaines de loisir aux deux extrémite's de 
notre vieille France, oppose'es comme les deux 
aspects de son talent ; il est l'hôte de la rieuse 
Provence et de la Bretagne mélancolique, comme 
il est l'auteur du Caïd et à^Hamlet. 

L'auteur du Caïd! Peut-être lui plaît-il encore 
de se rappeler qu'il le fut, mais il lui plaît moins 
qu'on le lui rappelle. Le grand vieillard sérieux 
n'aime pas qu^on ramène sur ses lèvres le rire 
d'autrefois. Pourquoi ce scrupule ? Il était si franc 
et si français le rire du Caïd ! Péché de jeunesse, 
dites-vous, mais alors un de ces péchés charmants 
dont il n'y a pas lieu de se repentir. Eussions- 
nous fait Mignon et Hamlet et Françoise de 
Rimini^ nous n'oublierions jamais le Caïd: ce 
coin d'Algérie, de la vieille Algérie fantaisiste, 
pays d'odalisques et d'eunuques, de modistes et 
de tambours-majors. « J'aime les militaires », 
disait la Grande Duchesse, et elle avait raison. 
Hélas ! il n'y en a plus maintenant; il n'y a que 
des soldats, et c'est tout autre chose. La guerre 
désormais sera terrible ; elle ne sera plus joyeuse 
et gaie sous le grand soleil d'Afrique, fantasia 



40 L ANNKE MUS ICA LK. 

sanglante, il le fallait bien, mais brillante aussi, 
pleine d'entrain et de verve, plus que de haine et 
de fureur. Ah ! les petites garnisons algériennes, 
qu'elles devaient être charmantes jadis, et comme 
nous savons gré au Caïd de nous garder une 
vision, fût-elle bouffonne, d'un temps et d'une 
vie qui ne sont plus ! 

Très promptement le talent de M. Ambroisc 
Thomas s'est assombri et la tristesse a pénétré 
dans cette âme. Du Songe d'une nuit d'éte\ repris 
il y a deux ans, je crois, à l'Opéra-Comique, 
quelle est la meilleure page? Une page de rêverie, 
presque de tristesse : Tentrce de Shakespeare 
dans le parc de Richmond. C'est la nuit, une 
pâle nuit d'Angleterre, baignant d'incertaines 
clartés les chênes et les pelouses humides. 
Shakespeare marche lentement sous les arbres ; 
il aspire le parfum des fleurs et les voluptés de 
l'ombre, mais celles dont parle le poète : « les 
tièdes voluptés des nuits mélancoliques «.Voilà 
le mot qui s'impose, le mot qui désormais et 
de plus en plus va caractériser la musique de 
M. Ambroise Thomas. « Ah! si ce n'est qu'un 
songe^ prolonge cet instant de bonheur ! » Impos- 
sible de se rappeler la chute mélodique de cette 



L ANNÉE MUSICALE. 41 

phrase sans en ressentir aussitôt le charme triste. 
A ce môme Songe d'une nuit d'éte\ lorsque, à 
Toccasion de la reprise dont nous parlons, le 
compositeur a ajouté une page nouvelle, est-ce 
un couplet jovial pour Falstaff? est-ce un air 
vocalisé pour la Reine? Non: c'est encore une 
mélodie rêveuse pour Shakespeare, un retour 
pensif vers les années d'enfance et vers les 
premiers horizons. 

Après le Songe, Mignon. — Décidément la 
gaieté s'éteint chez le musicien. Philine rit du bout 
des lèvres, et d'un rire impertinent, presque 
agaçant, qui ne nous gagne pas. Au contraire, 
quelle tristesse attirante que celle de la petite 
bohémienne ! Connais-tu le pays où fleurit 
Vorange?^? Ni Schumann ni M. Gounod n'ont 
trouvé pour le célèbre lied de Gœthc une aussi 
touchante mélodie, aussi pénétrée de la Sehnsucht 
allemande, ce double sentiment fait de désir et de 
regret. Dans ce chant il y a du souvenir et de 
l'espérance, avec un souffle d'Italie, la caresse 
d'une atmosphère tiède et parfumée. Nos déca- 
dents, qui se plaisent aux impressions et aux 
expressions transposées, ne manqueraient pas de 
déclarer que cette romance est bleue, bleue 



42 L ANNKK MISICALK. 

comme le ciel de là-bas qu'elle semble refléter. 
La Mignon de M. Ambroise Thomas est bien ici 
celle de Cj(etlic : songeuse, un peu etfarouche'e, 
tachant de ressaisir des visions, des harmonies à 
demi etîace'es, les cherchant de la voix, du regard, 
et même, comme sur la poétique toile de Scheffer, 
les suivant de son doigt lève', d'un geste qui 
semble demander le silence pour regarder dans le 
lointain et pour c'couter dans le passe'. 

L'œuvre maîtresse de M. Ambroise Thomas, la 
plus sombre et la plus belle, c'est Hamlet. Ici, 
même sur les lèvres d'Ophe'lie, à partir du premier 
duo : Doute de la lumière, plus un sourire qui ne 
soit amer ou douloureux; au quatrième acte, une 
grâce et une poc'sie charmantes, mais celles de la 
mort. Le drame de Shakespeare convenait très 
bien au musicien. Dans Hamlet, on doit admirer 
l'inspiration grave, austère, une homogc'nc'ité de 
composition, qu'il ne faut pas, comme on l'a fait, 
traiter de monotonie ; de plus, la couleur et 
l'unité' de l'ensemble, la noblesse, la grandeur et 
la tristesse infinie du personnage d^Hamlet. La 
musique a simplifie' cette e'trange figure, qu'elle 
n'aurait pu rendre dans toute sa complexité. Elle 
nous a montré Hamlet avant tout malheureux, 



l'annke musicale. 43 

aux prises avec son atroce et double souffrance : 
la mort de son père et le crime maternel. De cette 
source vive ont jailli les plus belles inspirations 
de M. Ambroise Thomas. La scène de l'esplanade 
pourrait, de ce point de vue, être analysée tout 
entière, tellement elle abonde en accents de ten- 
dresse et de douleur. Est-il rien de plus touchant 
que la phrase : Mais, que i^edoutons-nous de ceux 
que nous perdons, s'ils nous ont aimés sur la terre? 
rien de plus respectueux et de plus suppliant 
que rinvocation : Spectre infernal , image 
vénérée. Et comme la scène est bien terminée 
par l'explosion du désespoir : Ombre chère, 
ombre vengeresse! Dans cette âme, tout à Theure 
troublée seulement et chancelante, quel écroule- 
ment de toute foi, de toute espérance, de tout 
amour, quelle irréparable ruine et du passé et de 
Tavenir ! 

Mille détails de cette scène et de bien d'autres 
révèlent une intelligence délicate de la poésie, 
une sensibilité musicale , que les moindres 
nuances littéraires impressionnent. Quand le 
spectre a dénoncé le crime de la Reine, quel 
mouvement d'horreur, quel frisson de honte 
liliale sur ce seul cri: O ma mère! ma mère! 



44 L ANNKK MISICALK. 

Dcsormais ces deux mots : Ma inùrc, répugneront 
aux lèvres d'Hamlet. Il appellera la Reine : 
Madame. Une fois seulement, après le terrible 
duo de Toratoire, après la nouvelle apparition 
du spectre, il dira au moment de se retirer : 
Dormc:( cnpaix^ et c'est avec un effort douloureux, 
presque avec un sanglot, qu'il ajoutera: Ma mère! 

Plus on relit la partition d'Hamlet, plus on y 
découvre la tristesse partout répandue, fût-ce 
dans les scènes accessoires, par exemple, au début 
de la scène des comédiens, dans le commentaire 
orchestral des paroles d'Hamlet : C'est le vieux 
roi Goniague et la reine Genièvre. Quelle 
amertume encore et quel accablement dans cette 
autre scène très brève, mais très expressive, où le 
Roi tend à Hamlet une main que le prince refuse 
de toucher, où la Reine veut rappeler l'image 
d'Ophélie devant les yeux déjà égarés de son fils! 
Tout l'effet, toute l'éloquence de la musique est 
dans certaine ritournelle qui presque partout 
caractérise le personnage d'Hamlet et qui circule 
ici sous ses moindres paroles, errante comme la 
rêverie du pauvre prince et morne comme ses 
regards voilés de pleurs. 

Dans Toeuvre de M . Ambroise Thomas , 



l'anxée musicale. 45 

Hamlct garde la place d'honneur, que Françoise 
de Rimini n'a pas encore réussi à partager. Fran- 
çoise de Rimini ! Le maître ne pouvait sans doute 
échapper au prestige de ce nom mélancolique, de 
cette figure douloureuse entre toutes les figures 
de femmes. Mais était-il prudent de faire cinq actes 
d'opéra avec trois ou quatre tercets de Dante, et 
de vouloir fixer, ne fût-ce que pour quelques 
heures, cette ombre adorable qui ne doit que 
traverser la nuit? Du moins, le choix seul du 
sujet montre que M. Ambroise Thomas entend 
marcher jusqu'au bout dans la voie qu'il a choisie. 
Le maître austère n'est pas, comme M. Renan, 
par exemple, de ceux qui s'egayent en vieillissant. 
De plus en plus, il trouve que la vie est grave et 
qu'il faut conformer son âme à la vie. Pauline dit 
quelque part dans Polyeucte : « Voilà quel est 
mon songe. — Il est vrai qu'il est triste, « répond 
Stratonice. Ce doit être l'opinion de M. Ambroise 
Thomas sur le son^e de la vie. 



46 l'an.nkk musicale. 



II 



M. KRNEST Ri: VER 

19 janvier 1889. 

Si M. Gounod a l'air d'un apôtre, M. Rcycr a 
Tair d'un soldat; quelques-uns disent d^un sous- 
officier, et de cavalerie. Non moins que la phy- 
sionomie, il a Tallure militaire, le parler bref, la 
poignée de main brusque et vigoureuse, et quand 
il vous demande de vos nouvelles, c'est d'un ton 
de commandement. Comme sa démarche et son 
abord, sa critique a quelque chose de franc et de 
belliqueux, tout en restant toujours de bonne 
guerre et de bonne compagnie. Avant de rendre 
hommage au compositeur, inclinons-nous devant 
le critique; il n'en est pas de plus compe'tent que 
le successeur de Berlioz aux Débats, ni, je crois, 
de plus impartial, et, dans la bonne acception du 
mot, de plus impersonnel. Si la critique des ar- 
tistes par un artiste a des inconve'nients, elle a 
des avantages aussi, ne fût-ce que le droit, pour 



L ANNÉE MUSICALE. 47 

celui qui l'exerce comme M. Reyer, de répondre 
au fameux et stupide argument : « Vous n'en 
feriez pas autant : C'est vrai; je ferais mieux. » 

M. Reyer aurait souvent ce droit-là. Il n'en 
use jamais, et ses lecteurs lui savent gre et de son 
talent et de sa modestie. 

Nous avons à peine l'honneur de connaître 
personnellement M. Reyer; on le rencontre peu. 
Une fois seulement, nous avons dîné avec lui à 
Milan, chez Verdi, quelques jours après la pre- 
mière représentation d'0^^//o. L'auteur de S igurd^ 
qui fut très gai ce soir-là, se souvient-il encore 
d'avoir chanté, accompagné au piano par Verdi 
lui-même, un air de Nabucco, je crois? Avec sa 
grosse moustache et sa voix un peu bourrue, il 
ressemblait au sergent Sulpice de la Fille du 
Régiment. 

Ceux qui aiment à se figurer la physionomie 
d'un artiste d'après ses œuvres, ne s'imagineraient 
pas M. Reyer tel qu'il est. Que voulez-vous? On 
peut avoir l'air martial, tout en étant l'auteur de 
la Statue et de Sigurd. Ne parlons pas de MaUre 
Wolfram^ un acte négligé depuis longtemps et 
que M. Paravcy, dit-on, a l'intention de re- 
prendre. Ne parlons pas non plus lY Erostratc, 



48 l'aNNKK MUSICAL!:. 

rcprcsLMiic dans de mauvaises conditions, qu 
suffiraient à expliquer sa mauvaise fortune. Eros- 
tratc fut joue pendant Tannée terrible, ou au 
sortir de cette annee-là, quand on était encore 
sous rimpression d'incendies plus rc'cents et plus 
honteux, hc'las! que celui du temple d'Ephèse. 
LY'cho du canon vibrait encore à nos oreilles et 
toute autre musique avait peine à se faire c'couter. 
On nomme maintenant M. Reyer, et c'est justice: 
l'auteur de Sigwd; mais avant Sigurd, on aurait 
dû l'appeler de'jà l'auteur de la Statue. On ne le 
faisait point, et la Statue n'a jamais été' popu- 
laire. Le sera-t-elle un jour? Je ne crois pas. La 
faute en est au livret languissant, monotone, 
antithéâtral, dont, à la scène, cette charmante 
musique ne peut triompher. Jamais une repré- 
sentation de la Statue ne nous a fait la moitié du 
plaisir que nous en donne la lecture. 

M. Reyer connaît et comprend l'Orient. Il en 
a voulu exprimer dans son œuvre certains aspects 
que n'avait pas rendus Félicien David. L'auteur 
du Désert et de Lalla-Roukh était un contem- 
platif et un rêveur. De l'Orient sans doute il 
aimait surtout le repos et le silence, cette mono- 
tonie, cette mollesse du ciel et de l'air qui fait les 



L ANNEE MUSICALE. 49 

jours uniformes et délicieux. Il aimait la solitude 
et l'immobilité' des sables sous le soleil et sous 
les étoiles, le profil lointain des caravanes, et les 
oasis de palmiers, et les étangs endormis où se 
reflète l'or du soir. Félicien David a subi cet 
engourdissement où l'Orient nous plonge, cette 
exquise et languissante paresse, ce demi-sommeil 
perpétuel qui donne à la vie Tattrait et le vague 
d'un rêve. 

L'Orient a bien ces charmes-là ; mais il en a 
d'autres, que M. Reyer a goûtés. Mouvement, 
gaieté, fourmillement d'une foule bigarrée dans 
des rues étroites et sonores, entre deux rangs de 
maisons peintes, poésie moins indolente et plus 
active, on trouve aussi tout cela là-bas. M. Reyer 
les connaît, ces matinées du Caire où tout semble 
vibrer de lumière et de sonorité, où, dès le seuil 
de sa porte, on est saisi par je ne sais quelle allé- 
gresse de vivre dans le soleil et dans le bruit, au 
milieu des parfums, des sons et des couleurs. 
Nous avons encore dans l'oreille le cri des ânicrs 
piquant leurs bètes, le tintement des gobelets de 
cuivre entrechoqués par les marchands d'eau 
fraîche, le sifflement des dévidoirs chargés de soie 
et d'or; nos yeux gardent toujours l'éblouissemcnt 



50 L ANNKE MUSICALE. 

des mosquccs rouges et blanches, des eloffcs, des 
uiniques, des babouches, et des grandes taches 
de soleil sur la terre brune. 

Tout cela, ce n'est plus le rêve, mais la vie; 
ce n'est plus le Dcscrt ni Lalla-Roukh^ c'est le 
second acte de la Statue^ animé, pétillant d'esprit 
et d'entrain, papillotant, éblouissant comme la 
Sortie de VEcole tiwque de Decamps. De quoi 
s'agit-il? De la noce d'une jeune fille avec une 
espèce de vieux pacha grotesque, son oncle. Voici 
les amis qui accourent en foule, se bousculant 
pour franchir la porte trop étroite du logis. Le 
vieux les a convoqués pour les mettre au courant. 
Avec un empressement comique, curieux comme 
des singes et piaillant comme des moineaux, ils 
se saluent et s'interrogent. Les cris de 'bonjour! 
Bonjour! se croisent et les questions s'échangent 
en un chœur babillard et charmant. En quelques 
mots, le bonhomme informe ses amis de son 
mariage fixé à l'après-midi même, et aussitôt le 
chœur de reprendre, non plus pour questionner, 
mais pour congratuler avec tous les salamalecs 
d'Orient. Ce second chœur : Permette:^ qu'on 
vous félicite, est encore mieux venu que le pre- 
mier. Des harmonies originales, des rentrées 



L ANNEE MUSICALE. 



ingénieuses lui donnent une charmante couleur; 
il a bien le ton d'affabilité souriante qui règne en 
réalité dans ce petit monde aimable des Mille et 
une Nuits. Il y a, même en musique, des tableaux 
de genre, et le second acte de la Statue restera 
parmi les plus exquis. On relèverait encore mille 
détails pittoresques, notamment un autre chœur : 
// est midi: sans plus attendre^ il faut ?wus rendre 
che:{ le Cadi. Ce mot de Cadi vient ici à mer- 
veille. Nous y croyons nous-mêmes, au Cadi, 
tellement cette musique nous donne Timpression 
et l'illusion du milieu où elle veut nous trans- 
porter. Jamais on n'irait de ce train-là chez un 
notaire d'Europe. Et le glapissement de l'eu- 
nuque : Hors d'ici les soins jaloux., chantons les 
nouveaux époux! Il faut s'être arrêté sous les 
fenêtres d'une maison arabe où se célébrait un 
mariage pour comprendre la vérité de ces glous- 
sements de fête. 

Avec la gaieté on trouve aussi dans la Statue la 
mélancolie de l'Orient. La scène de Margyane 
auprès de la source est d'un musicien égal à 
Félicien David par le sentiment et la poésie, et 
peut-être supérieur à lui par le savoir et le style. 
Un paysage est un état d'à me, a dit Amicl. Ici 



52 l'année musicale. 

l'accord est parfait entre le personnai^e et la 
nature; Tàme de la jeune fille et Tamc de la soli- 
tude sont unanimes. Sa cruche sur Tépaulc, Mar- 
gyane vient à la fontaine pour y puiser de l'eau 
et pour rêver d'amour : d'un amour qu'elle vou- 
drait, comme cette onde même, bienfaisant et 
doux au bien-aimc'. On entend sourdre et chanter 
la claire fontaine; le murmure continu de la longue 
ritournelle, puis de Taccompagnement, semble le 
murmure de l'eau. Bientôt la voix de la jeune fille 
se mêle à la voix de la source, et toutes les deux 
se confondent, promettant au voyageur fatigué, 
Tune la fraîcheur et l'autre l'amour, doubles dc'- 
lices pour les lèvres altc're'es du pèlerin. Mc'lodic, 
harmonie, orchestration, tout est délicieux dans 
cette scène, depuis le récitatif de Margyane s'ap- 
prochant avec émotion, presque avec piété, de 
l'eau, ce trésor du désert, jusqu'à la chute finale 
de la phrase, qui demeure suspendue et flottante 
dans l'atmosphère immobile et rafraîchie. 

La silhouette et, pour ainsi dire, l'attitude mu- 
sicale de Margyane annoncent déjà la grâce noble 
d'une autre héroïne, plus imposante celle-là et de 
race divine, qui devait porter le talent de M. Reyer 
à des cimes où peut-être on n'espérait pas. le voir 



l' ANNÉE MUSICALE. 53 

atteindre. Sigurd marque plus qu'un pas en 
avant : un grand coup d'aile. Le second et le 
quatrième acte renferment des pages d'une poésie 
étrange et puissante, des beautés austères et pures, 
exemptes toujours de mollesse et de sensiblerie, 
sans pour cela manquer de grâce, mais d'une 
grâce un peu farouche ; ni de tendresse, mais 
d'une tendresse chaste, qui ne provoque pas le 
désir et ne promet pas la volupté. 

L'apparition de Sigurd a provoqué beaucoup 
de discussions et de dissertations. On a cherché 
des rapports entre la nouvelle œuvre et les drames 
lyriques de Wagner: on en a vu beaucoup plus 
qu'il n'y en a réellement, et d'un côté l'on a crié 
bravo, de l'autre haro au musicien qu'on disait 
inspiré du maître de la Tétralogie. Selon nous, 
ce qu'il y a de plus v^^agnérien dans Sigurd^ c'est 
le livret. La pièce n'est qu'un abrégé des deux 
derniers drames de V Anneau du Nibelung, du 
dernier surtout : le Crépuscule des Dieux. On a 
resserré en une soirée, on a réduit à la mesure de 
nos pauvres petites facultés françaises cet inter- 
minable cours de mythologie germanique. On en 
a tiré pour nous, modestes écoliers, un véritable 
Selectœ historîœ sacrœ. Il y a dans le poème de 



54 l'année musicale. 

Sif^urd bien des longueurs encore, et bien des 
lourdeurs ; trop de guerriers bras nus, qui portent 
des plumes d'oiseau sur la tète, des peaux de 
loup sur le corps et qui boivent dans des cornes 
de bufrie ; trop d'appareil préhistorique et de fer- 
blanterie; mais il y a aussi une poétique légende, 
celle de la vierge guerrière endormie dans son 
palais de flamme et s'éveillant, à la voix d'un 
héros, pour aimer et pour souffrir. Brunehild est 
une adorable figure; au milieu de ces hommes 
rudes et barbares, elle vient comme une messa- 
gère divine de tendresse et de charité. 

M. Reyer a poétiquement rendu cette tendresse 
surhumaine^, cet amour plus pur que les amours 
de la terre. Chaste est le cœur de Brunehild; 
chaste celui de Sigurd même. Ne chante-t-il pas : 
J'ai garde mon âme ingénue à la fiancée inconnue? 
et l'aveu de sa virginité virile ne manque ni de 
noblesse ni de fierté. Plus loin, dans le bel air : 
Hilda^ vierge au pâle sourire^ se retrouve la 
même pureté maie. Comparez cette phrase à la 
cavatine de Faust: Salut ^ demeure chaste et pure ^ 
et vous sentirez la différence des deux amours. 
La romance fqu'on nous passe ce mot) de Sigurd 
est plus noble ; c'est le chant d'un héros, et d'un 



L ANNEE MUSICALE. DD 

héros du Nord; c'est de la musique pure comme 
la neige des glaciers. 

Plus immatérielle encore est l'inspiration du 
quatrième acte, le plus beau de tous, et de la 
grande scène entre Sigurd et Brunehild. Dans le 
monologue pathe'tique de Sigurd, que termine la 
poe'tique vision : Et f entendre chanter en tournant 
ton fuseau; dans la phrase adorable: Des présents 
de Guntherje ne suis plus parée ; dans le duo de la 
fontaine, pas une seule note de sensualité'. Comme 
Marguerite, Brunehild effeuille des fleurs, mais 
non des fleurs conseillères de caresses et de 
volupté ; elle les effeuille sans trouble, sans dé- 
faillance physique. La noble phrase : la Valkyrie 
est ta conquête, trahit une reconnaissance atten- 
drie et souriante, un complet abandon, mais de 
Pâme seule. Nulle part on ne sent dans cette 
musique, comme dans celle de M. Gounod, 
l'invisible présence et l'invincible attrait du baiser. 

Nous aurions encore, à propos de Sigurd, 
beaucoup à dire et beaucoup à louer. Le musi- 
cien a su proportionner dans son œuvre la nature 
aux personnages. Le paysage du second acte 
notamment est grandiose. Nous ne sommes pas 
ici dans un bois sacré de la Grèce, dans un 



56 l'anni^:e musicali:. 

bosquci d'oliviers jetant leur ombre iine sur une 
déesse de marbre, mais dans le sanctuaire 
immense et sombre d'un panthéisme primitif, 
d'un culte sévère, peut-être cruel. Des cantiques 
austères retentissent sous la futaie antique, et 
l'invocation même à Frcia semble, tant elle est 
grave et hiératique, s'adresser à quelque Vénus 
cosmique, à l'amour principe impersonnel de 
Tuniversclle vie, plus qu'à la déesse blonde, 
patronne des baisers humains. 

Cette grandeur et cette élévation de la pensée 
semblent caractériser de plus en plus le talent de 
M. Reyer. Sans doute, nous retrouverons le même 
idéal, peut-être encore idéalisé, dans la Salammbô 
que nous promet le compositeur. Que dis-je ? Ce 
n'est pas à nous qu'il la promet; c'est à M"'^ Caron, 
l'éminente interprète de Brunehild. Là où elle 
sera, a dit M. Reyer, là sera Salammbô. Qu'on 
se hâte donc de donner au musicien l'interprète 
qu'il réclame et, plutôt que de le laisser aller à 
elle, qu'on la fasse venir à lui*. 

I. Depuis lors, M. Reyer a décidé que Salammbô ocrait 
créée par M"" Caron à la Monnaie de Bruxelles. 



l'année musicale. 57 

IV 

M. CAMILLE SAINT-SAENS 

2G janvier 1889. 

S'il fallait en deux mots caractériser M. Saint- 
Saëns, on devrait l'appeler le meilleur musicien 
de France. Il n'y en a pas un autre qui sache son 
métier et son art comme l'auteur (^ Henry VIII, 
qui excelle comme lui dans tous les genres, et 
qui ait, je ne dis pas plus de génie, mais autant 
de talent. 

Il avait sept ans, disait un jour Gounod, que 
déjà il n'avait pas d'inexpérience. — Je le crois 
bien ! Quand M. Saint-Saëns était petit, sa mère, 
paraît-il, réglait toutes les pendules de la maison 
de manière à leur faire sonner successivement 
et sans interruption les douze coups de midi, et 
l'enfant se plaisait à comparer les sonneries entre 
elles, à chercher les différences des timbres et 
des vibrations. D'autres fois, il notait la chanson 
de la bouilloire sur le feu. Un jour, écoutant 



58 l'aNNKK MISICALK, 

passer un visiteur dans une pièce voisine de celle 
où il se trouvait, il remarqua que ce rrtonsicur 
faisait, en marchant, une noire et une croche. 
M. Saint-Saëns fut un enfant prodige, et de si 
bonne heure, qu'on est toujours dispose' à le 
croire plus âgé qu'il ne l'est réellement. 

M. Saint-Saëns n'est pas seulement sympho- 
niste ; mais il l'est d'abord. Son œuvre instru- 
mental, qui suffirait à la renommée de tout 
autre, a fait beaucoup pour la sienne. L'auteur 
de la Danse macabre et du Rouet d'Omphale est 
même plus populaire que celui du Déluge^ et 
l'exécution de la symphonie en ut mineur mar- 
quera sans doute dans la vie de M. Saint-Saëns 
une date encore plus mémorable, et pour lui et 
pour nous, que la représentation di'Henry VIII. 
A lui seul, M. Saint-Saëns a composé plus de 
musique de chambre et d'orchestre que tous ses 
collègues de l'Institut réunis. Il a vengé l'art sym- 
phonique de l'abandon où le laissent trop de mu- 
siciens, qui bornent à des succès plus faciles, plus 
populaires et mieux rétribués leurs ambitions 
moins nobles et leurs efforts moins désintéressés. 
Il l'a vengée, la musc divine, dont les pieds n'ont 
jamais daigné fouler les tréteaux du théâtre, 



L ANNEE MUSICALE. DQ 

fût-ce pour chausser le cothurne d'or. Il a été la 
rejoindre et l'adorer dans les retraites où elle vit 
de sa vie immortelle, où elle enchante aujour- 
d'hui sa solitude du souvenir des chefs-d'œuvre 
qu'elle a jadis inspirés, où monte à peine l'écho 
des applaudissements prodigués à ses sœurs, plus 
fêtées parce qu'elles sont moins fières. C'est elle 
peut-être que M. Saint-Saëns a le plus aimée et 
dont il a été aimé le plus, la muse à qui l'hu- 
manité doit les plus purs chefs-d'œuvre, dont les 
plus grands maîtres, Haydn, Mozart et Beethoven, 
ont été les amis et les serviteurs. Musique de 
chambre et musique d'orchestre : sonates, trios, 
quatuors, symphonies, voilà la musique par excel- 
lence, supérieure à tout langage humain, celle où 
chante sans paroles Tâme de chacun de nous, 
celle qui éveille au plus profond de nous-mêmes 
le chœur mystérieux des voix intérieures, celle 
qui inspire à ses fidèles une tendresse si pas- 
sionnée, que pour sauver les quatuors à cordes 
de Mozart et les symphonies de Beethoven, ils 
seraient capables peut-être de sacrifier même Z)o/2 
Giovanni et Fidclio. 

Dans la musique de chambre et d'orchesirc, 
M. Saint-Saëns a brillamment réussi. J'ai honte 



()0 L ANNKK MUSICALK. 

de me souvenir que jadis son concerto en sol 
mineur^ exécuté au Conservatoire par l'auteur lui- 
même (quel surcroît de remords!), m'a beaucoup 
ennuyé. Il est vrai que j'étais enfant alors, que 
j'adoptais respectueusement l'opinion manifestée 
autour de moi par les abonnés. Eux-mêmes, de- 
puis lors, se sont amendés comme moi. L'an 
dernier, je les ai vus applaudir rétonnanie Danse 
macabre. L'un d'eux m'a seulement demandé, 
naïvement émerveillé par certaines notes de 
harpes au début, « avec quoi l'on pouvait pro- 
duire un effet aussi extraordinaire ». 

Dans ses poèmes symphoniqucs, M. Saint-Saëns 
use avec goût et discrétion des ressources des- 
criptives de la musique. En général, il indique 
seulement le sujet du morceau par un titre qui 
guide rimagination sans la contraindre. Bien 
qu'elles sachent éveiller en nous des sensations 
matérielles ou des visions pittoresques, le bour- 
donnement d'un rouet ou une danse de sque- 
lettes, ces œuvres demeurent avant tout musi- 
cales. Les idées, très mélodiques, s'y développent 
avec cette logique et en même temps cette fan- 
taisie dont la merveilleuse association fait la 
beauté de toute symphonie ; les rythmes se désar- 



l'année musicale. 6i 

ticLilcnt, se disloquent avec une souplesse extraor- 
dinaire, et l'instrumentation atteint aux der- 
nières limites de l'ingéniosité sans jamais les 
franchir pour tomber dans la puérilité ou la bizar- 
rerie. 

Que dire de la symphonie en ut mineur, qu 
nous n'ayons déjà dit lorsqu'elle a été jouée au 
Conservatoire il y a dix-huit mois ? Voilà le 
chef-d'œuvre de M. Saint-Saëns et de la musique 
instrumentale depuis la symphonie écossaise de 
Mendelssohn. 

Symphoniste sans rival aujourd'hui, auteur de 
sonates, trios, quatuors, concertos et autres 
œuvres dont nous ne pouvons que signaler ou 
rappeler le très rare mérite, M . Saint-Saëns a 
montré au théâtre des qualités que le public n'a 
pas suffisamment appréciées. On parlait derniè- 
rement et Ton reparle aujourd'hui de réduire 
Henry VIII en trois actes, pour en faire le lever 
de rideau de quelque ballet î Je sais bien qu'on 
a joué longtemps, en lever de rideau également, 
les deux premiers actes de Guillaume Tell, mais 
on paraît avoir reconnu qu'on avait tort. — Tel 
qu'il est, dit-on, Henry VIII n'attire pas la 
foule, ne fait pas recette. — Le Freischut:{ non 

4 



02 l'annkk ML'SICALK. 

plus, et M. Saini-Sacns peut trouver là de quf)i 
se consoler. 

Certaines pages d'Henry VIII sont connues et 
admirées de tous : le duo du Roi et d'Anne de 
Boleyn au second acte, le ballet et surtout le 
quatrième acte tout entier. Par le quatuor final, 
M. Saint-Saëns a rc'pondu suffisamment au re- 
proche de n'être pas homme de thc'àtre. Qu'on 
cesse également d'accuser de sécheresse et d'in- 
sensibilité le musicien qui a écrit le monologue 
de la reine Catherine prisonnière au fond de son 
château, et le touchant discours de Don Gomez 
apportant au Roi, le jour de sa fête, les vœux 
toujours fidèles de la pauvre répudiée. Tout cet 
acte est imprégné de mélancolie, plein d'émotion 
et de larmes. Je sais, entre mille détails qu'on 
aimerait à relever, je sais, lorsque la Reine près 
de mourir distribue à ses femmes d'humbles sou- 
venirs funèbres, quelques notes de hautbois qui 
jettent à travers Torchestre la plainte navrante 
d'un cœur en détresse. Le chant d'anniversaire, 
et d'un anniversaire anglais, ce chant solennel et 
rigide, résonne tristement sous les fenêtres de la 
Reine. Il arrive de loin, à travers l'atmosphère 
opaque d'un automne du Nord. A peine la pauvre 



l'année musicale. 63 

femme a-t-elle encore la force de chanter elle- 
même, et sa plainte, son adieu à sa lointaine 
patrie, à sa tiède Espagne, expire dans la chambre 
où pénètre le brouillard du soir. 

Le brouillard d'Angleterre! M. Saint-Saëns l'a 
bien compris. Il en a jeté sur plus d'une scène de 
son œuvre le voile gris et brumeux. C'est par cette 
couleur, ou plutôt par cette absence de couleur, 
que nous plaît beaucoup un acte de Henry VIII 
généralement critiqué : celui du Synode. Nous 
en aimons la froideur, la sécheresse, la mono- 
tonie, assorties à la situation comme à la race 
et au caractère des personnages. De quoi s'agit-il, 
et de qui? D'une décision politique et religieuse, 
qu'un monarque absolu veut, non pas soumettre, 
mais imposer aune assemblée qui tremble devant 
lui. De plus, la scène est en Angleterre, chez un 
peuple calme, au milieu d'un parlement impas- 
sible et guindé. Aussi, de quelle allure traînante, 
ennuyée, aux sons de quelle marche presque 
funèbre, défile cette assemblée, résignée d'avance 
à obéir ! Quand le prince, en quelques mots, a 
formulé ses griefs et sa résolution, pas une voix 
ne répond, sauf la voix delà Reine, qui s'élève 
humblement, entrecoupée de quelques élans de 



64 L'AN.NKK MUSICAL!-:. 

tendresse et de douleur, mais pour retomber 
bientôt et s'éteindre dans un silence glacé. La 
cause est entendue, jugée, et l'acte s'achève lour- 
dcmeni par un choral, bien anglais encore, où se 
trahissent non pas rallégresse et l'enthousiasme 
d'un peuple émancipe, mais la satisfaction et le 
soulagement de bourgeois heureusement sortis 
d'un mauvais pas et d'une séance fastidieuse. 

A propos du Synode de Henry VIII, on n'a 
pas manqué de rappeler et de regretter le concile 
de VA/ricaifîC. Les deux scènes ne pouvaient et 
ne devaient pas se ressembler. On discute dans 
y Africaine ; dans Henry VIII on a peur et on 
obéit. Et puis nous ne sommes point ici à 
Lisbonne, dans un pays de lumière, dans une 
salle aux plafonds de mosaïque et d'or, où Vasco, 
vantant avec toute l'ardeur de sa jeunesse et de 
son génie les cieux qu'il vient de découvrir, 
semble apporter à sa patrie le reflet d'un nouvel 
azur et les rayons d'un soleil encore plus radieux. 
L'écueil de Henry VIII était précisément ici le 
souvenir de V Africaine. M. Saint- Saëns a eu le 
bon goût et l'adresse de ne s'y point heurter. 

Au lieu d'amputer Henry VIII, si la Direction 
de l'Opéra cherchait un ouvrage qui puisse 



l'année musicale. 65 

précéder un ballet (ce ballet sans lequel les 
abonnés ne sauraient vivre), que ne demandait- 
elle à M. Saint-Saëns une partition courte, presque 
inconnue en France, facile à distribuer et peu 
coûteuse à représenter : Samson et Dalila ? 

Samson est une œuvre vigoureuse, où le sujet 
biblique est traité avec une poésie virile, dans un 
style exempt de toute préciosité, de tout raffine- 
ment trop pittoresque, presque de toute couleur 
d'Orient. Cette maie sévérité n'exclut pourtant 
pas certaines grâces féminines que le musicienne 
pouvait refuser à Dalila. Les dernières pages du 
premier acte sont pleines de troubles et de séduc- 
tion. Dalila, les cheveux semés des fleurs du 
printemps, est venue avec ses jeunes compagnes 
à la rencontre de Samson victorieux. Sans presque 
le regarder, elle chante. Elle chante la douceur 
de la saison nouvelle, la douceur d'aimer et d'être 
aimée quand vient la nuit, près des ruisseaux qui 
fuient dans les vallons. C'est là qu'elle ira ce soir 
attendre son héros. Négligemment et comme 
malgré elle, s'échappent de ses lèvres les appels 
voluptueux et les nonchalantes promesses. Pas à 
pas elle s'éloigne, laissant tomber et pour ainsi 
dire traîner avec les plis de ses voiles le chant 

4. 



()() 1, ANM']!-: Ml SIC A LK. 

dont s'accompagncni sa dcinarche alan^uic ci sa 
pcrlidc rciraiic. 

A Tcpcra Samsoii et Dalila nous préferons 
encore le grave ci bel oratorio : le Déluge. Ce 
titre seul était attirant, mais redoutable. Il exigeait 
une symphonie descriptive de premier ordre. 
Cette symphonie, M. Saint-Saëns l'a écrite. Il a 
su nous donner la sensation d'une pluie pre'his- 
torique, d'une averse colossale de quarante jours, 
de la terre entièrement noyce sous le ciel qui 
s'effondre et s'écrase sur elle de toute sa masse et 
d'un seul coup. Ce n'est plus un orchestre, c'est 
une trombe, une cataracte; la seconde partie du 
Déluge^ c'est la mise en musique et comme la 
transcription symphonique du Niagara. 

Mais l'inte'rêt de l'oratorio n'est pas tout entier 
dans ce vaste tableau. Les parties abstraites et 
purement religieuses ne le cèdent point aux 
autres. Partout le récit de la Bible est déclamé 
avec ampleur et dignité. Dieu lui-même parle 
comme il doit parler, soit qu'il maudisse les 
coupables, soit qu'il promette le salut aux inno- 
cents. Avec les imprécations de la colère divine 
alternent de suaves mélodies, notamment le beau 
chant du prélude, qui flotte sur les premières 



l'année musicale. (ôJ 



pages, et une autre phrase encore, symbole 
également doux de la prédestination de Noé. 

Dans la troisième partie de l'œuvre, pour 
exprimer les divers épisodes de la réapparition et 
de la renaissance du monde, M. Saint-Saëns a 
trouvé les effets les plus simples et les plus 
heureux de rythme, d'harmonie et d'instrumen- 
tation. L'essor des oiseaux divers, celui du 
corbeau, celui de la colombe, sont décrits en 
quelques notes caractéristiques : le premier un 
peu pesant, l'autre plus léger et plus rapide. Là 
où le bon Haydn n'eût pas manqué de consacrer 
aux volatiles un grand air minutieusement des- 
criptif, le maître moderne passe plus vite, se 
souvenant du bel exemple de sobriété donné par 
Beethoven à la fin de \ adagio de la Symiphonie 
pastorale. 

Pour la seconde fois la colombe vient de partir. 
En deux ou trois pages nous suivons son vol plus 
lointain ; puis nous voyons la terre émerger des 
eaux qui baissent. Des appels, des soupirs régu- 
liers de Hûtes, de hautbois, se posent sur des 
accords syncopés et flottants. La face du monde 
s'éclaire d'un sourire humide et parfumé. Lavé 
par l'immense baptême, le sol embaume et fume; 



r)«S l'a\nï^:e musicale. 

on croit cnicndrc les dcrnicrcs i^oiuics d'eau 
tomber des Heurs plus odorantes et du feuillage 
lustre. 

Troisième envok'c de la colombe. Cette fois 
elle ne revient plus. Le motif du premier prélude 
et celui du salut de Noe reparaissent ensemble, 
sans craindre désormais d'être etouffc's ou seule- 
ment contredits par les mc'lodies de colère et de 
châtiment. Les deux thèmes se fortifient, s'épa- 
nouissent, toutes les voix de l'humanité rendent 
grâces au Seigneur, et la fumée des sacrifices 
couronne les sommets reparus. 

Il faut en finir, et pourtant nous aurions à dire 
encore. Nous aimerions parler au moins du second 
acte de Prosejyine^ un petit chef-d'œuvre au 
milieu d'une œuvre inégale, et même de Gabi^iclla 
di Vergy^ bouffonne parodie du grand opéra 
italien, qui montre que le plus sérieux des com- 
positeurs sait en être aussi le plus spirituel. 

Et maintenant comment conclure ? Comme 
Berlioz, qui dès 1867 appelait M. Saint-Saëns 
un des plus grands musiciens de notre époque. 
Il avait déjà raison, et ne se déjugerait pas 
aujourd'hui. 



l'année musicale. 6q 



M. JULES MASSENET 

9 février 1889. 

Dans un de ses derniers volumes, M. Paul 
Bourget raconte qu\in matin d'hiver, à Cannes, 
il s'arrêta longtemps dans une petite boutique 
de fleurs. Il y respira l'haleine embaumée des 
narcisses et des roses, le souffle caressant des 
violettes de Parme, la forte senteur des œillets, 
les mille arômes, enfin, qui flottent dans l'air 
voluptueux de ces rives charmantes. Nous de 
même, qui venons de relire en son entier l'œuvre 
de M. Massenct, nous avons cru faire une halte 
dans une atmosphère de fleurs. Non pas de 
fleurs des champs^ nées au hasard du printemps 
sur les chemins ou dans les prairies, mais de 
fleurs plus rares et plus exquises. Comme les 
roses et les narcisses de Provence la musique de 
M. Massenet répand des eflluves suaves, une 
influence un peu capiteuse, à laquelle il est 



70 L AWKK Ml- SIC au:. 

imprudclU pcui-circ, mais délicieux de s'aban- 
donner. 

D'autres ont plus de force que M. Masscnet; 
personne ne possède plus de charme ni de grâce : 
charme de jeunesse, grâce presque d'adolescence, 
que la maturité' ne peut flétrir. Je doute que les 
œuvres de M. Massenet perdent jamais cet attrait 
juve'nile ; elles viendront toutes et toujours à 
nous, fraîches, aimables et souriantes. 

De tous ses collègues de l'Institut, c'est avec 
M. Gounod que M. Massenet a le plus d'affinités. 
Lui aussi est un musicien d'amour. Il a attendri, 
énamouré tous les sujets et tous les personnages; 
tous, y compris saint Jean-Baptiste, Tàpre man- 
geur de sauterelles, auquel il a fait adresser, par 
Salomé, de véritables déclarations; si bien qu'un 
jour, tandis qu'on exécutait Hérodiade, une 
mère bien parisienne s'écria devant nous, parlant 
à sa fille : « Mon enfant, tâche de ne pas écouter, 
c'est vraiment par trop voluptueux. » 

A ce propos, et peut-être hors de propos, un 
prélat' ombrageux ne ménagea pas jadis à 
M. Massenet les reproches d'irrévérence et de 
sacrilège. Voilà de bien gros mots et beaucoup 
de rigueur pour un manquement aux convenances 



L ANNEE MUSICALp:. 



esthétiques et littéraires plus qu'aux convenances 
religieuses. En mettant aux pieds de saint Jean- 
Baptiste une femme éperdue d'amour, ce sont 
les librettistes surtout, qui ont commis une 
légère faute de goût, une erreur d'histoire et de 
poésie. Ils ont égaré l'imagination du composi- 
teur sur un sujet qu'ils avaient dénaturé, sur un 
groupe invraisemblable et inadmissible. 

Si dans Hérodiade la conception du sujet 
religieux est erronée, il existe de M. Massenet 
une œuvre, je dirais volontiers un chef-d'œuvre 
évangélique, chef-d'œuvre de poésie et de ten- 
dresse, dont la plus scrupuleuse piété ne saurait 
s'alarmer : Marie Magdeleine. « Si j'étais prêtre 
catholique, écrivait M. Jules Lemaître [Journal 
des Débats du 29 octobre 1888J, un de mes 
chagrins serait de voir ce que les artistes et les 
littérateurs ont fait de l'histoire de Jésus et de 
Madeleine. )> Et, nous donnant d'abord le court 
récit de l'Evangile, M. Lemaître nous en rappelle 
les commentaires innombrables : les tableaux, 
depuis Titien jusqu'à M. Bouguereau; les livres 
et les drames, depuis le Tableau d'cf^lise d'Alfred 
de Musset jusqu'à la Fin de Satan de Victor 
Hugo. De toutes ces interprétations fantaisistes, 



L ANNlîE ML'SICALR. 



romantiques, à demi-païennes parfois, le critique 
admet que l'orthodoxie catholique s'effarouche. 
Devant ce divin roman d'amitic, dit-il, il ne faut 
qu'adorer. Selon lui, le P. Lacordaire même, 
dans son Histoire de Marie-Magdcleinc ^ com- 
mente trop. L'imagination de l'ardent et chaste 
dominicain n'a pu échapper entièrement à cer- 
taines visions de « tresses magnifiq[ues » étalant 
« leur soie humiliée »,et ces visions-là risquent 
de nous troubler, nous, pauvres hommes de 
chair, et d'altérer pour nous la pureté de ce 
mystère de miséricorde et de pénitence. 

L'œuvre de M. Massenet nous paraît à l'abri 
de ce reproche. Si elle rappelle la Vie de Jésus 
de M. Renan, c'est par la grâce du style, par 
la beauté des paysages, que dépeignent avec la 
même poésie le compositeur et l'écrivain. La foi 
la plus jalouse n'a point à s'alarmer de cette 
musique; le Christ est respecté, que dis-je? adoré 
par elle ; et je sais d'excellents prêtres qu'elle 
a touchés jusqu'aux larmes. A la puissance de 
la scène du Golgotha, le tableau le plus grandiose 
que M. Massenet ait jamais brossé, nul ne peut 
se méprendre : c'est bien un Dieu qu'on entend 
mourir. 



l'année Musicale. 73 



La page la plus scabreuse, le duo de Madeleine 
et de Je'sus, est exquise entre toutes, intime- 
ment péne'trée du sentiment innome', presque 
ineffable, qui unissait la pécheresse à son ami 
divin. Tout ce duo respire une tendresse aussi 
pure que profonde. Deux fois seulement un élan 
passager emporte la voix de Madeleine; mais ne 
l'attendiez-vous pas de celle qui mouilla de ses 
larmes et sécha de ses cheveux les pieds du 
Sauveur? N'était-ce pas là des marques d'amour? 
d'amour divin, mais d'amour? 

Quelle Madeleine du Titien^ échevelée et 
presque folle, ne manifeste un désespoir encore 
plus tragique que celle de M. Massenet? Quel 
repas chez Lévy, quel festin de Gana de Véro- 
nèse, n'est cent fois plus en désaccord avec 
les tableaux évangéliques que le petit entr'acte 
d'orchestre et le petit chœur, si pittoresques dans 
leur sobriété ? Les maîtres de Venise pourtant 
n'ont jamais passé pour hérétiques. 

M. Massenet a entouré son drame sacré du 
plus ravissant décor. L'art, surtout l'art de notre 
époque, a de ces curiosités délicates et légitimes, 
plus que la science et la foi, qui se soucient peu 
des contrées habitées par Jésus, des chemins où 



74 L ANNKK Ml'SICALi:. 

SCS pieds ont marche, des horizons familiers à 
son regard. Après deux mille ans, nous ne 
considérons plus le christianisme que du point 
de vue psychologique ; nous ne le regardons 
qu'avec nos âmes. Mais si nos yeux avaient vu 
le plus beau des enfants des hommes passer, 
entouré de femmes et de petits enfants, à travers 
un pays de lumière et de tieurs ; s'ils Pavaient vu, 
le blond Nazaréen, pécher sur les flots bleus ou 
s'arrêter le soir aux portes de Magdala ou de 
Béthanie sous les palmiers de la fontaine, 
nous aurions éprouvé le charme, la douceur 
présente et sensible de Jésus, avant d'apercevoir 
les destinées futures de sa doctrine et l'avenir 
moral apporté par elle à l'humanité. M. Massenet 
a reculé de vingt siècles ; il a contemplé le beau 
jeune homme vêtu de blanc, il l'a montré vivant 
et habitant parmi les hommes, plein de vérité 
divine, mais de grâce humaine aussi. 

La grâce, partout la grâce. M. Massenet ne 
peut s'en défendre; elle est inhérente à sa nature 
artistique, elle est sa nature même. Dans la 
Bible, il n'aurait jamais pris le sujet austère de 
M. Saint-Saëns : le Déluge. Il a pris Eve ; au 
lieu du premier cataclysme du monde, il en a 



L ANNEE MUSICALE. 



choisi le premier sourire, un sourire qui fut un 
malheur aussi, mais un sourire. M. Massenct 
aime si tendrement l'âme féminime, qu'il a voulu 
chanter la première de toutes les femmes. 

Il en a chante' bien d'autres : Cassandre, 
Electre, et la rieuse Manon, et Théroïque Chi- 
mène. 

Les Eî^irinyeSy une des premières partitions de 
M. Massenet et des plus remarquables, sont 
pleines d'une tristesse antique. De beaux mélo- 
drames d'orchestre accompagnent les lamenta- 
tions de Cassandre et surtout la libation d'Electre 
au tombeau de son père assassine' ! 

HermèS; prompt messager qui monte d'un coup d'aile 
De la pâle prairie où germe l'asphodèle 
Jusques au pavé d'or des princes de l'Aither! 

Tout le monde connaît la douloureuse mélodie, 
qui s'enroule comme une guirlande funèbre 
autour de la prière re'citée par la royale orpheline. 
Je sais peu de plaintes aussi déchirantes que 
cette phrase, traînée des notes profondes aux 
notes hautes, se soulevant pour retomber sur 
elle-même, accablée de douleur ou secouée de 
sanglots. Quel sucroît d'émotion lui donne le 
timbre du violoncelle, le plus humain des 



'jÇi l'anm^:i: musicale. 

instruments! Moins âpre, mais d\mc mélancolie 
rêveuse, est une autre page d'orchestre : la 
Troycnnc regrettant sa patrie, légère esquisse 
musicale, qui rappelle ces bas-rclicls à dcmi- 
etfacés, nombreux dans les musées d'Athènes, où 
l'on voit un petit pâtre assis au bord de la mer, 
et rêvant. 

Voici Manon maintenant: une femme encore, 
mais sans rien de divin ni même d'antique, bien 
que Musset l'ait appelée Cléopâtre en paniers^ 
et Sphinx étonnant, et de beaucoup d'autres 
noms encore, très emphatiques et peu justifies. 
On a fait sur Manon presque autant de commen- 
taires, et d'aussi pre'tentieux, que sur Don Juan ; 
on a cherché l'énigme de cette âme, comme si 
l'âme avait tenu tant de place dans ce petit corps 
voué au seul plaisir. Manon n'était qu'une bonne 
petite fille de joie et M. Massenet a bien fait de 
ne pas voir en elle un mystère de psychologie 
féminine, de lui consacrer une partition char- 
mante, mais charmante simplement. 

Nulle exagération ne gâte cette musique. Une 
courtisane, la Manon de M. Massenet? Non, le 
mot est trop solennel ; gardons-le pour la Tra- 
viata. Unegrisette seulement, vive, étourdie, gen- 



L ANNKE MUSICALE. 



// 



tille et légère comme une chatte, objet de luxe et 
de plaisir; d'amour soit, mais à la condition que 
cet amour ne la prendra pas au sérieux, encore 
moins au tragique, et ne demandera pas à ce petit 
cœur plus qu'il ne peut donner. Fâchez-vous 
donc contre les roses, parce qu'elles vous piquent 
un peu les doigts! Pas plus qu'une rose, Manon 
Lescaut n'a de traîtrise et de méchanceté. Elle 
ne dupe personne et M. Massenet moins que les 
autres. Rappelons-nous son entrée au premier 
acte. La voilà tout éveillée, tout émue ; pourquoi ? 
Aurait-elle été abordée, comme Marguerite, par 
un bel inconnu ? Se demande-t-elle, doucement 
troublée : Je voudrais bien savoir quel était ce jeune 
homme ? Non pas ; elle a seulement entrevu quel- 
ques grisettes dans un cabaret; des perles bril- 
laient à leur cou, leurs yeux pétillaient de plaisir, 
et voilà Manon ne rêvant plus que de s'amuser 
toute une vie! Son imagination est prise avant 
son cœur, et c'est la curiosité, Tirrésistible envie 
de s'amuser (elle est tout entière dans ce mot) 
qui lui fera prendre, sans se faire prier, d'abord 
le bras de Des Grieux et puis le bras de tout le 
monde. 

M. Massenet a finement compris le caractère 



78 l'an m': K MUSICALK. 

de Manon. Une seule fois il a accentué cette 
figure d'aquarelle d'une touche vigoureuse : dans 
l'acte du séminaire, le plus pathétique de la par- 
tition. 

Mais dès l'acte suivant, à peine Des Grieux 
reconquis, comme Manon redevient elle-même ! 
A rhôtel de Transylvanie, dans ce monde d'ai- 
grefins et de filles, éblouie, étourdie par les reflets 
et les tintements de l'or, comme elle est à son 
aise ! Elle ne jettera pas le cri que dans une autre 
fête jetait la pauvre Traviata. De sa voix claire et 
sèche comme une voix d'oiseau, elle chantera 
sans émotion ni tendresse, au lieu d'un chant 
d'amour, une chanson déplaisir: chanson étin- 
celante et folle, brindisi éblouissant, au-dessus 
duquel vibre un bruissement suraigu de violons, 
véritable atmosphère d'ivresse et de vertige, la 
seule où puisse respirer la frivole et vicieuse 
créature. 

De Manoîî (1884) au Cid (i885) pourquoi cher- 
cherions-nous une transition, quand le compo- 
siteur lui-même n'en a pas cherché ? 

Corneille et M. Massenet ! On ne s'attendait 
guère à la rencontre de ce génie et de ce talent, 
de ce charme et de cette puissance. Sous le poids 



L AMNEE MUSICALE. 79 

d'une telle collaboration, le musicien, qui pou- 
vait rompre, a plie' seulement, et l'on sait avec 
quelle grâce. Le Cid de M. Massenet est beau- 
coup moins héroïque que celui de Corneille, mais 
il n'est pas moins amoureux. 

Ton bras est invaincu, mais non pas invincible. 

Paraissez, Navarrois, iMaures et Castillans. 

De tels vers et bien d'autres sont encore à 
mettre en musique. Mais ceux-ci par exemple : 

Mon âme aurait trouvé dans le bien de te voir 
L'unie][ue allégement qu'elle eût pu recevoir, 

ne reviendront plus jamais à notre souvenir que 
notés par M. Massenet; désormais ils chante- 
ront vraiment dans notre mémoire. Et cet hémis- 
tiche, si profondément triste en quatre mots : 
Pleure:{^ pleure^ mes yeux! pouvait-il inspirer 
une plus touchante paraphrase que les stances 
déjà classiques et dignes de l'être par la beauté 
de l'idée mélodique, par la noblesse de la forme 
et la pureté du style, par l'harmonie des propor- 
tions ? Ainsi gémissait jadis Marie de Magdala 
devant le sépulcre de Jésus. C'était le iiicmc deuil 



8o i/a.N.NKK MUSICALK. 

et la môme faiblesse de femme. Dans le délicieux 
duo qui suit, dans ces phrases languissammeni 
balancées, dans ce murmure de deux âmes souf- 
frantes, quel charme de mélancolie et de regret ! 
Voilà de ces pages enchanteresses qui feraient 
tout pardonner à M. Massenet. Qu'importe, 
dirait-on, attendri, et vaguement trouble', qu'im- 
porte qu'il manque de force, s'il a d'aussi déli- 
cieuses faiblesses ! 

Et puis quel Ulysse, trop prudent ou trop 
pédant, fermerait aujourd'hui l'oreille à la voix 
des sirènes, quand par hasard elles chantent? 
Elles chantent souvent dans la musique de 
M. Massenet, dans son orchestre presque tou- 
jours. Telle page de telle partition peut ne valoir 
que par le prestige de l'instrumentation ; mais 
par cela seul elle vaut infiniment. Et quand l'idée, 
comme un corps charmant, apparaît derrière ces 
voiles de fce ; quand M. Massenet, pour ne citer 
que deux exemples au hasard, écrit le ballet du 
Cid ou celui du Roi de Lahoî^e^ oh ! alors, il n'est 
pas de magie comparable à la sienne. Ce Roi de 
Lahore, que nous venons de nommer, mériterait, 
entre toutes les œuvres de M. Massenet, les,^hon- 
neurs du répertoire. Le troisième acte est à lui 



l'année musicale. 



seul un chef-d'œuvre, un paysage exotique, du 
Loti musical. Nous ne pouvons, hélas ! en détail- 
ler les beautés trop oubliées; rappelons seule- 
ment le Paradis d'Indra et l'entrée saisissante 
d'Alim, du prince assassiné la veille, qui vient 
jeter dans le concert divin sa plainte encore 
humaine et le regret, survivant à la mort elle- 
même, de ses terrestres amours. 

L'espace nous manque pour dire encore bien 
des choses. Et puis, à étudier M. Massenet plus 
que tout autre, la critique musicale éprouve sa 
faiblesse et sa misère, la difficulté de faire com- 
prendre et de faire sentir. Je crains, ou de n'avoir 
pas su rendre mes impressions, ou de n'avoir su 
rendre que des impressions, et, parlant de 
M. Massenet, je terminerais volontiers comme 
M. Lemaître parlant de Pierre Loti, par un regret 
et une excuse: A peine ai-jc su dire que je l'ai- 
mais. 



82 l'anni^ik musicale. 



M. Li:0 D KL 113 ES 



9 mars i88(). 

M. Lco Dclibcs est gros, blond, aimable et gai. 
Il n'a du lion que le nom et l'encolure fauve; il 
n'en a pas la férocité ni même l'orgueil. Il n'a 
pas l'air d'un grand prêtre comme M. Gounod, 
ni d'un maréchal des logis comme M. Reyer, 
mais plutôt dMn Américain bien nourri et bon 
enfant. Ce n'est pas un nerveux comme M. Mas- 
senet, ni un mélancolique comme M. Ambroise 
Thomas. Il parle beaucoup et il a toujours trop 
chaud, symptômes d'une nature expansive et 
sanguine. On ne le voit jamais de mauvaise 
humeur et, quand il cause avec vous, c'est pres- 
que toujours d'autre chose que de lui-même. Il 
n'attire pas le compliment et ne provoque pas 
l'hommage ; le moindre éloge l'enchante et les 
critiques ne semblent pas le blesser. Il sourit 
quand on l'appelle cher maître. On le voit peu 



( 



l'année musicale. 83 

dans ce qu'on nomme le monde, il ne conduit 
jamais d'orchestre et je crois qu'il ne « fait pas 
la province ». De temps en temps, à la sortie du 
Conservatoire ou d'une cére'monie quelconque, 
on aperçoit ce visage rond et fleuri et l'on serre 
avec sympathie la main du plus simple peut-être 
et du plus cordial de nos musiciens. 

M. Léo Delibes fait de petites choses avec un 
très grand talent. Spirituelle, inge'nieuse, tem- 
pérc'e, comique sans bouffonnerie et surtout sans 
trivialité' , voilée parfois de mélancolie sans 
tragédie ni mélodrame, sa musique se garde de 
tout excès. Elle ne foule pas les hautes cimes ; 
elle chemine à mi-côte, mais par des sentiers 
charmants. De tous les membres de l'Institut, 
M. Delibes est le plus fidèle par goût et par tem- 
pérament aux traditions de l'école française, des 
Grétry, des Monsigny, des Boïeldieu, des Hérold 
et de bien d'autres. Son talent ne reproduit, ne 
contrefait aucun de ceux-là ; il les continue tous. 
M. Delibes n'imite pas les anciens; il s'inspire 
d'eux, et c'est tout autre chose. Il ne pense pas, 
il n'écrit pas comme ils ont pensé ou écrit, mais 
con"ime ils penseraient, comme ils écriraient sans 
doute aujourd'hui. Il ne leur dérobe ni le génie. 



84 l'année musicale. 

qu'on ne surprend pas, ni les procèdes dnni il n\i 
que faire. Ce qu'il leur emprunte, c'est leur sim- 
plicité', leur naturel et leur bonne foi ; leur haine 
ou plutôt leur ignorance du rafTHicment et de la 
recherche, des de'tours et des arrière-pensc'cs. 

On chante dans je ne sais plus quel opc'ra 
comique : « Faut-il donc savoir tant de choses ! » 
et Ton a peut-être raison. Psychologie, ide'al 
nouveau, vérité' dans Part, musique suggestive, 
des mots, rien que des mots, comme dit le prince 
Hamlet, et des mots dont M. Lc'o Delibes semble 
ne pas se soucier. D'abord il n'a jamais traité de 
sujets littéraires, encore moins philosophiques 
ou religieux ; il n'a rien demandé à Shakespeare 
ni à Gœthe, ni à la Bible ni à l'Evangile, et Ton 
ne peut examiner et discuter en aucune de ses 
œuvres l'interprétation d'un sujet traditionnel et 
fameux. 

Avant d'écrire pour les voix, M. Delibes a 
beaucoup écrit pour les jambes, cette partie infé- 
rieure du corps féminin. C'est déjà une chose 
singulière qu'un opéra, c'est-à-dire une pièce 
chantée. Mais que dites-vous d'un ballet, d'une 
pièce dansée ? Qu'on bondisse un quart d'heure, 
une demi-heure même, au cours d'un drame 



l'a.wée musicale. 85 

lyrique, je le comprends et je vais même quelque- 
fois jusqu'à m'en rc'jouir. Il n'est pas mauvais 
que les yeux relaient un instant les oreilles et 
qu'un court intermède appartienne à d'autres 
sens, fussent-ils moins nobles, que le sens de 
l'ouïe. Un divertissement^ comme on dit en style 
chorégraphique, à la bonne heure ; il peut être le 
bienvenu s'il vient à propos. Que les patineurs 
du Prophète glissent sur l'étang glacé; que les 
nonnes de Robert sortent de leurs tombeaux ; 
qu'elles tourbillonnent avec leurs croix d'or au 
cou, avec leurs chevelures flottantes sur leurs 
robes blanches, dans tout l'éclat de leur beauté 
reprise à la mort. Qu'elles jouent avec Robert 
aux dés et à d'autres jeux encore ; ce ballet, le 
modèle et l'excuse du genre, est plus et mieux 
qu'un accessoire : c'est un épisode utile à l'action ; 
c'est Faction elle-même. 

Mais un ballet en deux ou trois actes ! une 
histoire racontée par gestes, mise non pas en 
vers, mais en pointes, en jetés-battus et en 
ballonnés, sans compter le parcours et l'élévation ! 
Et quelle histoire ! De celles qu'un enfant de 
quatre ans, peu avancé, ne laisserait pas achever 
à sa grand'mère : Sylvia ou la nymphe de Diane^ 



86 l'aiNnke musicale. 

par exemple. Voici les faits : une nymphe, aimec 
du berger Aminta, enlevée par un chasseur velu, 
Orion, qu'elle enivre, qu'elle endort, et de l'antre 
duquel elle s'échappe, tandis que l'infâme ravis- 
seur cuve son vin. Au cours de la tragédie, danse 
des paysans, danse des faunes et des sylvains, 
danse des nymphes chasseresses , danse des 
esclaves e'thiopiens, cortège de Bacchus, sans 
compter les apparitions de déesses. Au hasard de 
la partition, des indications comme celles-ci : 
Faunes, sylvains et dryades s'enfuient dans leur 
retraite en reconnaissant l'approche d'un mortel 
— Sylvia et les nymphes simulent les plaisirs de 
la chasse. — Toutes témoignent de leur indigna- 
tion à la pensée qu'un mortel toujours le mortel!) 
est caché dans les buissons ! — Le mortel, c'est 
naturellement un danseur, et rien dans le monde 
de Tart n'est comparable à cet étonnant fonction- 
naire. Au divertissement, depuis quelques années 
du moins, un danseur suffit, pour la pirouette 
finale ; mais le vrai ballet en comporte plusieurs. 
Ils prêtent l'appui de leurs bras nerveux, l'étai 
de leurs jambes tendues, aux demi-tours, tours 
complets et renversements de leurs frêles compa- 
gnes. Ils font de leur échine le piédestal de la 



l'année musicale. 87 

beauté: scabelliim pedum tuorum. Et leur physio- 
nomie, comme celle du M, Jabot, de Topffer, 
exprime les e'tats de leur âme; les deux plus 
fre'quents sont l'admiration et la concupiscence, 
celle-ci tantôt tempe'rée par le respect comme 
chez le pauvre Mérante qui n'est plus ; tantôt 
exaspérée au contraire comme chez M. Magri, qui 
créa le rôle d'Orion, par les mines et la coquet- 
terie de Tobjet aimé. 

Des danseuses, je ne veux point médire ; elles 
peuvent être de véritables, presque de grandes 
artistes ; toutes sont charmantes ; quelques-unes 
exquises, et je regarderais éternellement des 
ballets plutôt que de contrister une seule balle- 
rine. Il me plaît de les voir traverser sur la pointe 
de leurs petits pieds la vaste scène, ou galoper, 
un miroir en main ; accepter ou refuser (cela 
dépend du poème) des bijoux et des fleurs, tourner 
sur elles-mêmes en levant des coupes soi-disant 
pleines, avec un mépris souriant des vraisem- 
blances physiques, notamment des lois de la force 
centrifuge. Tout cela est gracieux, voluptueux, 
séduisant, troublant ; mais hélas ! tout cela est 
absurde et (c'est là que je voulais en venir), pour 
que tout cela soit supporiablc, il ne faut rien 



88 l'a\ni':e MrsicALE. 

moins que M. Lco Dclibcs. Lui seul sait ajouter 
à rinierèt sensuel du ballet (dont je ne fais pas fi) 
un intérêt intellectuel et artistique. Lui seul sait 
attacher et balancer aux lianes l'escarpolette de 
Sylvia ; lui seul, avec quelques notes de cor 
lancées crânement, peut nous faire prendre de 
belles filles en courtes jupes de gaze pour des chas- 
seresses de la Grèce et répandre sur leur passage 
les parfums de la forêt. Nwic pede libero pulsanda 
tellus... Virginibus bacchata Lacœnis Taygcta... 
Je ne sais quel souffle de force et de joie antique 
emporte certaines pages de Sylvia^ et vous fait 
vous ressouvenir des Dieux. Sylvia^ c'est le ballet 
poétique ; Coppclia^ le ballet spirituel. L'un et 
l'autre sont pleins de fines mélodies, de rythmes 
originaux, entraînants sans vulgarité ; d'harmo- 
nies piquantes et distinguées, que fait valoir 
l'instrumentation la plus variée et la plus ingé- 
nieuse. Vraiment l'expression : se mettre aux 
pieds d'une femme, ne convient à personne 
comme à M. Delibes. On ne compte plus celles 
aux pieds desquelles il a mis son talent. 

Mais M. Léo Delibes n'a pas fait danser seule- 
ment : il fait chanter aussi. Une jeune femme 
nous écrivait récemment du fond de la Hollande: 



l'annke musicale. 89 

« J'étudie maintenant une partie du premier acte 
de Jean de Nivelle^ et la petite se're'nade de Le Roi 
l'a dit. Ici, où l'on ne connaît que la musique 
allemande, toutes ces jolies choses sont une 
re'vélation. « Elle est bien nôtre en effet, la veine 
musicale de M. Delibes, et nos voisins ne la 
détourneront pas. L'Italie a le don du rire et 
l'Allemagne celui des pleurs, qu'elle a si souvent 
chantés. Nous avons celui du sourire, de l'art 
tempéré , également éloigné de l'exagération 
bouffonne et tragique. Mieux que d'autres peut- 
être, nous savons être simples sans paraître 
pauvres, gais ou mélancoliques sans convulsions 
d'hilarité ou de désespoir. Chez nous seulement 
existe un répertoire d'œuvres de demi-caractère 
et de style moyen, qui, dans l'histoire de la 
musique, assure à notre pays non pas la première 
place, mais une place à part. 

Elle a bien raison, la dame de Hollande, 
d'aimer le premier acte de Jean de Nivelle. Il est 
charmant, dans son paysage de vendanges bour- 
guignonnes. Les deux autres actes affectent une 
allure chevaleresque, une couleur féodale et semi- 
héroïque qui nous plaît moins. Les librettistes 
ont failli détourner ici le talent du musicien de 



qO L ANNKK MUSICALE. 

sa vcritablc voie. Qu'on le laisse donc à sa pcnic 
facile et à son courant naturel. Entre des rives 
étroites, le ruisseau chante mieux. Armagnacs ! 
Bourguignons ! Oublions l'histoire de France, 
les guerres seigneuriales, et revenons, je vous en 
prie, comme on dit dans le Pré aux Clercs^ au 
joli rendez-vous d'amour. Il est poétique et 
touchant, l'amour de la douce Ariette pour son 
ami Jean de Nivelle. Voilà un de ces sentiments 
délicats que M. Delibes excelle à traduire, à 
chanter du bout des lèvres. Une pavsanne croit 
aimer un paysan. Mais le paysan cachait un grand 
seigneur ; la pauvrette le devine et pleure, en 
perdant le rêve de son trop bel amour. Cela 
suffit à M. Delibes pour écrire un duo délicieux. 
Ariette craint de répondre à Jean qui Tinterroge ; 
mais, tandis qu'il parle, de légers dessins d'or- 
chestre trahissent l'inquiétude d'abord, puis la 
tristesse résignée de l'humble fille : « Vous 
vous appelez Jean », dit-elle bien bas ; « vous 
vous appelez Jean, duc de Montmorency. » Et, 
triste lui aussi, le jeune homme s'excuse de son 
nom et de sa tendre supercherie. « Un pauvre 
duc, Ariette », et il lui dit l'amertume de sa vie 
errante et la douceur de leur mvstérieux amour. 



J 
i 



L ann?:e musicale. 91 

Elle détourne la tête ; des fleurs données par 
Jean tombent de sa ceinture, et des larmes de 
ses yeux. Elle essaye pourtant de sourire, et, 
presque gaiement : « J'ai donné mon cœur aux 
étoiles », chante-t-elle, et elle appelle à son 
secours les étoiles du ciel, l'herbe de la prairie, 
Peau de la source, les moissons de l'été, toute 
cette nature au milieu de laquelle elle a grandi, 
mais qui ne suffit plus à son pauvre cœur. 

Il s'en va, Jean de Nivelle ; il s'en va quand on 
l'appelle, et nous donne en deux couplets, pro- 
fonds dans leur simplicité apparente, la raison 
de sa fuite constante. Ne cherchez pas dans les 
paroles, presque inintelligibles, la poésie de ces 
couplets ; mais écoutez-en la musique : c'est elle 
qui fait rêver ; significatif est ce petit refrain 
désabusé. S'en aller quand on nous appelle ! S'en 
aller quand nous appelle l'espérance, quand nous 
appelle le bonheur, quand nous appelle Tamour ! 
Ce serait peut-être prudence. Mais, appelés mille 
fois en vain, nous avons toujours la naïveté de 
répondre ! Allez-vous en, nous crie Jean de 
Nivelle, et nous n'avons jamais le courage de 
suivre sa mélancolique leçon ! 

Lakmc\ c'est V Africaine en miniature. La Hlle 



q2 L ANNÉE MUSir.ALK. 

du brahminc est une réduction de la noble 
héroïne de Mcverbeer. Elle aime, elle meurt 
comme Sélika ; d'un amour plus discret et pour 
ainsi dire moins grandiose, mais non moins 
profond. Elle ne va pas s'étendre à Tombre du 
gigantesque mancenillier et le suc d'une Heur 
suffit à son suicide d'enfant. L'œuvre est tout 
entière à Fc'chelle de la petite créature : petits 
paysages, petites pagodes, petites cérémonies 
religieuses et nuptiales. Sans le dénouement 
tragique, si la pauvrette, au lieu de mourir, se 
consolait, Lakmé ressemblerait à une Madame 
Chrysanthème en musique ; joli bibelot d'un 
exotisme gracieux, que dépare seulement la note 
moderne, et surtout la note anglaise. Je ne 
voudrais pas ici d'officiers en casquettes galon- 
nées, ni de misses avec des robes à la mode, des 
ombrelles et des gants. Entre la poésie de l'Inde 
et la civilisation européenne, le contraste me 
choque, au lieu de me divertir. Félicien David, 
dans Lalla-Rouck^ s'est gardé de cet écueil ; 
Meyerbeer aussi dans VAfiHcaine^ où Ton ne 
verrait pas volontiers Vasco de Gama en uniforme 
de lieutenant de vaisseau portugais. Loti lui- 
même atténue le plus qu'il est possible les dispa- 



l'année musicale. 93 

rates que pourrait jeter dans ses histoires orien- 
tales sa personnalité, physique ou morale, 
d'Occident. On sait comme il s'habille à la 
mode des pays différents, ou plutôt comme il se 
de'shabille. 

Si le dernier acte de Lakmé est le meilleur des 
trois, c'est précise'ment parce qu'il est le plus pur 
de tout mélange, de tout discord. L'amant de la 
petite Indienne est bien encore en uniforme, 
mais il est seul avec elle ; leur union s'abrite sous 
les lianes et les fleurs, au fond des bois où 
parvient à peine l'écho des fifres anglais sonnant 
la retraite. Lakmé chante à son ami, à son époux, 
des mélodies d'une tendresse et d'une tristesse 
charmante, et quand elle se tue pour éviter à son 
amour, à son hymen bénis par le ciel et les dieux 
de sa patrie, le dédain, la risée peut-être de nos 
pays moins indulgents et de nos mœurs moins 
primitives, elle meurt la dernière enfant d'un 
monde à demi disparu, frêle relique d'une poésie 
que notre civilisation pratique est en train 
d'effacer. 

Il est une partition de M. Delibes où rien ne 
fait tache, une partition tout cniicre spirituelle 



94 L ANNKK MISICALK. 

et jolie, un petit chef-d'œuvre enliu : Le Roi la 
dit. Une crise politique atténua jadis, en 1873, le 
succès de la première représentation, mais ce 
premier succès seulement. 

Je ne connais pas de nos jours un autre ouvrage 
de ce genre et de ce goût, ni de musique plus 
gentille et plus pimpante, mieux assortie à un 
livret plus léger et plus plaisant. De Tesprit, 
partout de l'esprit, et çà et là un soupçon de 
sentiment et d'amour, ou plutôt d'amourette ; 
rien de sombre, presque rien de sérieux ; nulle 
ombre de tristesse ou seulement de mélancolie ; 
d^exquises chansons pour des figurines de Saxe ; 
partout des voix fraîches et rieuses s'échappant 
de cette mignonne partition comme d'un nid 
d'oiseau. 

Ah ! si nous n'avions pas, jadis et ailleurs, loué 
le chef-d'œuvre de M. Delibes ! — Le sentiment 
n'y alanguit pas l'esprit. Dans Le Roi Va dit, on 
s'aime un peu, beaucoup, jamais passionnément ; 
on ne s'embrasse pas à grands bras, plutôt en 
pincettes. Tout le monde est joyeux ; personne 
ne se chagrine ou ne fait effort, sauf à propos 
d'une révérence perdue et vite retrouvée. Tout 
est clair, gai : partout des rires de femmes. Il y 



l'année musicale. 95 

a sept rôles féminins dans la partition et cela fait 
le plus joli ramage ! Pardonnez-nous, comme 
M. Delibes nous le pardonnera, de nous repeter 
à ce sujet, de citer encore des pages que nous 
avons déjà citées : au premier acte, la scène de 
la révérence, le chœur si plaisamment solennel 
de la chaise à porteurs, la leçon de chant, la 
sérénade, le finale en forme de valse. . . Je m'arrête, 
car je citerais tout. 

Que M. Léo Delibes continue de sourire ; assez 
de fronts sont graves aujourd'hui ; assez d'ar- 
tistes sont moroses, tourmentés, ou font semblant 
de l'être. Il en faut qui méditent des réformes ou 
des révolutions esthétiques, qui élaborent des 
œuvres austères et méritoires; il en faut aussi 
qui passent gaiement, une fleur et une chanson 
aux lèvres. Ah! qu'il est doux d'avoir un frère... 
pas trop sévère... pas trop sévère ! Cela se chante 
dans Le Roi Va dit^ et ce sera notre dernier mot 
sur M. Delibes. 



V w^ \; w^ \l w^ \/ w^ ^C^> ^"^ ^r^^^ ^"^ 



III 



Théâtre de l'Opéra-Comique : l'Escadron volant de la 
reine, opéra comique en 3 actes; paroles de MM. Ad. 
d'Ennery et Brésil, musique de M. H. Litolff. — Reprise 
du Pré aux Clercs. 



13 janvier iJ 




|n octogénaire chantait. Il avait mis 
en musique une histoire écrite par 
deux octogénaires comme lui, et les 
trois collaborateurs avaient ensemble 
plus de deux siècles. — Nous ne voudrions pas 
oublier le respect qu'on doit aux personnes 
âgées, surtout à un vétéran du théâtre et du 
succès comme M. d'Ennery; mais il faut bien 
avouer que la représentation de V Escadron volant 
de la ?^einc a ressemblé un peu à une exhuma- 
tion. Nous avions tous Tair de déterrer des 
momies. 



gS l'AN.N'KK MUSICALK. 

Tachons de nous rappeler la donnée de cet 
opéra comique fossile. L'escadron volant de la 
reine, c'est le groupe des demoiselles dites d'hon- 
neur ei dressées par Catherine de Mc'dicis, leur 
souveraine, au vilain mc'tier d'espionne, et d'es- 
pionne par le mensonge et l'hypocrisie d'amour. 
La jolie Thisbc' de Montetiori, une Florentine; 
la charmante Corisandre, une Française; la ravis- 
sante Gina, une Dalmate (pourquoi une Dal- 
mate ?) prêtent à la politique astucieuse de Cathe- 
rine le secours de leur beauté de'loyale et de leurs 
perfides appas ! Elles se'duisent les suspects, 
enjôlent les conspirateurs, et se font livrer leurs 
secrets, qu'elles rapportent à la reine. Gina, la 
plus jolie, est la plus dangereuse; elle passe pour 
sourde-muette, et nul ne se défie de ce petit ser- 
pent exotique. Or deux gentilshommes bretons, 
émissaires des Guise, MM. René de Tremaria et 
Gaël de Penhoë, arrivent à la cour de Saint-Ger- 
main avec l'intention d'enlever le jeune roi 
Charles IX, de le soustraire à la tutelle de la 
reine mère et de le conduire au Louvre. Cathe- 
rine aussitôt distribue la besogne à ses acolytes : 
Thisbé se charge de Tremaria; Gina, de Penhoë. 
Mais en feignant l'amour, les jeunes personnes 



l'année musicale. 



99 



s'y laissent prendre, surtout Gina, très bonne fille 
au fond et nullement traîtresse. Thisbé, moins 
promptement éprise, arrache d'abord à Tremaria 
l'aveu du complot, que la reine écoute, cachée 
derrière une tapisserie, et puis elle a des remords. 
Elle se désespère d'avoir trahi et perdu celui que 
maintenant elle aime et qu'elle voudrait sauver ; 
elle le supplie de lui pardonner. Mais tout s'ar- 
range, parce que nous sommes à l'Opéra-Co- 
mique; parce que les conspirateurs n'étaient que 
des conspirateurs relatifs, qu'ils voulaient con- 
duire le roi seulement à Paris et non pas à Nancy 
(il y a, paraît-il, un abîme entre ces deux pro- 
jets) ; parce qu'ils remettent à Catherine une 
lettre compromettante de son grand ennemi le 
cardinal de Lorraine. 

Tout cela est long, obscur et ennuyeux ; mais 
une chose est certaine : c'est que Catherine de 
Médicis pardonne, qu'elle paraît très contente, et 
que tout le monde se marie. 

Voilà la pièce, enfantine ou sénilc, auprès de 
laquelle les Mousquetaires, également de la Reine, 
sont une merveille de littérature et de musique, 
d'invention et de style. On ne s'y serait pas 
pris autrement pour parodier d'un seul coup 



lOO L AN.NKK MISICALK. 

le Prc aux Clcrs et les Huguenots^ les deux chefs- 
cVœuvrcs lyriques de l'époque Charles IX. N'y 
touchez plus, à cette époque, à moins d'y toucher 
avec discrétion, avec poésie. N'habillez pas les 
premiers fantoches venus avec le pourpoint de 
Raoul ou de Mergy. Si vous livrez un gentil- 
homme aux agaceries des filles d'honneur, qu'il 
ne leur réponde pas: TurlutiUu ! turliitiitu ! 
comme le fait dans V Escadron volant un lugubre 
Jocrisse d'opérette. Défiez-vous surtout de Mar- 
guerite de Valois ou de Catherine de Médicis. 
Tout le monde n'a pas le talent de faire parler les 
reines, encore moins de les faire chanter, et il y a 
loin d'un feuilleton sur la cour de Valois, que ne 
voudrait pas publier le Petit Journal^ à la Chro^ 
nique du règne de Charles IX, par Prosper 
Mérimée. 

Quelle musique aurait pu sauver pareille litté- 
rature ! Celle de M. Litolff n'y a pas réussi. 
Avouons notre ignorance en archéologie : nous 
ne connaissions rien de M. Litolff: ni ses œuvres 
instrumentales, ni les Templiers^ ni même 
Héloïse et Abélard. On a dit partout, depuis 
V Escadron volant, que M. Litolff avait jadis 
donné de très belles promesses ; cela est pos- 



L ANNEE MUSICALI:. lOI 

siblc. On a dit aussi qu'il ne les avait pas tenues; 
cela est certain. 

Non pas que la musique de V Escadron volant 
soit mauvaise; elle est plutôt inutile. Cette ou- 
verture selon la formule, ces innombrables 
romances à deux couplets, ces duos me'thodi- 
ques, ces chansonnettes d'une bouffonnerie 
navrante, et enfin cette inévitable pavane qui 
revient toujours dans les ope'ras comiques con- 
damnés comme un fantôme dans les vieux châ- 
teaux où quelqu'un va mourir, tout cela n'est 
pas mal fait. L'idée manque, le style aussi, mais 
l'orthographe y est. Certaines pages ne sont pas 
instrumentées sans adresse ; d'autres arrivent 
presque à charmer par elles-mêmes, grâce à un 
soupçon d'invention mélodique : notamment un 
petit trio bouffe au premier acte : Si fy comprc7ids 
un mot^ je veux être pendu ; puis une sorte de 
nocturne pour deux voix de femmes et chœurs, 
.où il est question de blés et d'oiseaux envolés ; 
enfin le prélude du second acte, où d'inexplica- 
bles roulades de clarinette et de flûte amènent un 
petit motif de violons avec sourdines, qui a rap- 
pelé assez agréablement à chacun un motif du 
ballet de Robert le Diable. 



102 L a.\m:k musicalk. 

C'est loui, je crois. Le reste est insignifiant; le 
reste, comme dit Ilamlet, c'est le silence, et nous 
n'avons plus qu'à féliciter les artistes qui se sont 
tirc's avec talent de ce mauvais pas. M. Fugèrc a 
tant d'esprit et d'entrain, M. Soulacroix une voix 
tellement enchanteresse et un style si distingue', 
qu'on a redemande à l'un des couplets, à Tautre 
une romance. 

L'œuvre de MM. d'Ennery, Brésil et Litolff, il 
fallait s'y attendre, a re'veillé la question, sinon 
la querelle, des opc'ras et opc'ras comiques à l'an- 
cienne mode, ou vieux jeu. Après l'immense 
succès du Roi d'Ys, ou plutôt pendant ce succès, 
puisque, pour notre plaisir et notre honneur, 
il dure encore, on a proteste' contre l'envahisse- 
ment de rOpc'ra-Gomique par le drame lyrique 
et l'art nouveau. Le Roi d^Ys sur la scène de la 
Dame blanche et du Pre aux Clej^cs ! Quel aban- 
don des traditions ! quel manquement à l'esthe'- 
tique locale! Alors M. Paravey, en directeur 
éclectique, a monté VEscadron volant de la 
reine^ et d'autres de s'écrier : « Foin de cette 
rengaine, de cette pièce rococo et de cette mu- 
sique de momies ! Voilà enfin la mort et l'enter- 
rement du genre, des formes ou des formules 



l'année musicale. io3 

d'antan, et de la musique dite nationale. Cette 
fois on ne songera plus à reconstruire un musée 
pour de semblables vieilleries, et surtout on ne 
nous parlera plus du passé. )> 

Nous voudrions au contraire en parler un peu. 
de ce passé ; dire que la chute de V Escadron 
volant n'implique pas celle du genre auquel 
appartient l'ouvrage ; dire aussi ou répéter qu'en 
art il n^ a pas de genres, mais des œuvres seu- 
lement, à proscrire ou à prôner. Aucune forme 
musicale n'est usée. Qu'un homme de génie ou 
seulementdegrand talent surgisse demain, il fera ce 
qu'il voudra et dans la forme qu'il voudra, soit qu'il 
en crée une nouvelle, soit qu'il en ressuscite une 
qu'on croyait morte. Il écrira un Pré aux Clercs 
ou un Lohengrin^ et nous applaudirons du même 
cœur un autre Voi che sapetc ou une autre Che- 
vauchée des Valkyries. Emitte spiritum tuum... 
Oui, c'est l'esprit, et l'esprit seul qui renouvelle 
la face de la terre ; l'esprit qui ne souffle pas seu- 
lement où il lui plaît, mais comme il lui plaît. 
Musique du passé ou de l'avenir ! Qu'on dise 
donc tout simplement la bonne musique et la 
mauvaise. Voilà la vraie et la seule distinction. 
Quel chef-d'œuvre d'aujourd'hui nuit aux chefs- 



104 L^ANNÉE MUSICALE. 

d'(x:uvre d'il y a cinquanic ans ? On ne nous 
accusera pas de licdeur pour le Roi d'Vs; nous 
Tavons reentendu bien des fois, et nous le re'cn- 
tendrons encore. Mais notre admiration pour 
rœuvre de M. Lalo ne nous a pas empêche 
d'écouter récemment avec une admiration pareille 
et la Dame blanche et le Pré aux Clercs^ remontés 
avec grand soin par M. Paravey. Hérold, Boicl- 
dieu sont plus vieux, je pense, que M. Litolff lui- 
même. La Dame blanche^ le Pré aux Clercs sont 
jetés dans ces moules qu'on déclare aujourd'hui 
hors d'usage. L'une et l'autre vivent encore pour- 
tant, et nous qui, l'autre jour, avons ri de la 
belle Gorisandre, de René de Tremaria et de 
Catherine de Médicis, loin de rire d'Isabelle, de 
Mergy et de la reine Margot, nous sommes quel- 
quefois tout près d'en pleurer. Non, non, les 
moules ne sont pas usés, mais on n'a plus de 
quoi les remplir. Viennent seulement des pein- 
tres qui sachent faire des tableaux : les vieux 
cadres pourront servir encore et paraîtront 
rajeunis. 

De V Escadron volant de la reine^ la caricature, 
passons pour un instant au modèle, au Pré aux 
Clercs^ dont l'ouvrage de M. Litolff a éveillé 



l'année musicale. io5 

chez tout le monde le souvenir et le regret. Ce 
chef-d'œuvre est de ceux auxquels de temps en 
temps il est bon de revenir. Sous prétexte de mar- 
cher toujours en avant, gardons-nous d'être 
ingrats, et de ne plus jamais regarder en arrière. 
A l'audition du Pré aux Clercs^ et par con- 
traste avec VEscadron volant^ deux choses sur- 
tout nous frappent : la portée profonde des effets, 
puissants ou gracieux, et la sobriété des moyens 
employés à les produire. La musique de M. Litolff 
ne laisse aucune impression, ni des personnages, 
ni de l'époque qu'elle prétend représenter. 
MM. de Tremaria et de Penhoë pourraient tout 
aussi bien s'appeler Colladan et Cordenbois, et 
soupirer leurs romances à des demoiselles de La 
Ferté-sous-Jouarre. Quant à Catherine de Médi- 
cis, elle a beau chanter sa haine contre les Guise 
et nous entretenir de ses desseins politiques, 
clic a l'air d'une institutrice affectée. (Il va 
sans dire que nous accusons la musique seule- 
ment.) Pas plus que dans les nombreux duos ou 
trios de cette longue partition, il n'y a d'expres- 
sion dans les récitatifs, tous incolores ou mal 
venus. Chaque phrase, chaque note des person- 
nages jure avec leur costume, avec leur nom 



io6 l'annkk Ml si cal k. 

ambitieux, et ccitc contradiction finit par tourner 
au comique. 

Herold , au contraire, a merveilleusement 
assorti sa musique au caractère et à Taspect exté- 
rieur de ceux qui la chantent. Toutes les figures 
du Pré aux Clercs sont vivantes et pour ainsi 
dire ressemblantes ; esquissées parfois d'un trait, 
mais qui suflit. En somme, la partition du Pré 
aux Clercs est très courte, mais très substantielle. 
Le rôle de Mergy se compose d'un air au pre- 
mier acte, d'un grand récit au second et de quel- 
ques mesures dans le trio très bref du troisième. 
Comminge chante à peine ; Isabelle n'a que deux 
airs, et la reine quelques phrases de solo et quel- 
ques re'citatifs. C'est tout, et cependant rien ne 
manque à ces types divers et tous achevés. L'élé- 
gance aristocratique de Mergy ne se trahit-elle 
pas dans le contour seul de la romance: Orna 
tendre amie ? Ne reconnaît-on pas la jeunesse et 
la passion dans la modulation expansive, adora- 
ble, amenée par ces mots : Ton cœur va-t-il me 
dire : J'ai gardé mon amour ? Quelle allure donne 
au gentilhomme le simple récit du second acte : 
Le roi, madame, a commis à mon :{èle le soin, 
rhonneur de me rendre en ces lieux ? Avec quelle 



L ANNÉE MUSICALE. TO7 

gravité, quelle distinction suprcmc il raconte 
devant toute la cour son entrevue avec Charles IX ! 
Mergy peut parler du roi de France et du roi de 
Navarre ; il a le droit de porter le feutre, le pour- 
point tailladé et la rapière : ni son costume ni 
son langage ne nous feront jamais sourire. 

Et la reine ! Toute la grâce un peu plaintive de 
Marguerite, toute la mélancolie de ses jeunes 
ennuis est dans une seule phrase de quelques 
mesures : Je suis prisonnièi^e loin du beau pays. 
Parle-t-elle à sa filleule la gentille cabarctière, 
quelle condescendance et quelle bonté ! Sais-tu 
pas combien je faime ? Ici encore une modulation 
légère, sur laquelle en général l'artiste n'insiste 
pas assez, exprime par une nuance mélodique 
exquise une exquise nuance de sentiment. Mais 
Margot avait de l'esprit aussi. Hérold le savait et 
nous l'a rappelé au second acte dans le trio de la 
reine, d'Isabelle et de Cantarclli. Impossible de 
nouer une intrigue avec plus de verve et d'en- 
train, d'intelligence et de gaieté. 

Isabelle est charmante, la pauvre petite, prise 
dans cette cour des Valois comme dans un 
piège ; trop faible, trop craintive pour se dé- 
fendre et se sauver elle-même. Il faut qu'on 



I08 l'année MUSICAL!:. 

Faide, car clic ne sait que souflVir et soupirer 
après SCS montagnes. Thisbé de Montefiori, dans 
l'Escadron volant, consacre une romance en deux 
couplets dolents aux souvenirs de sa jeunesse, je 
le crois du moins, car j'ai mal entendu les 
paroles; mais je donnerais ce rôle entier pour les 
deux premières mesures du grand air d'Isabelle : 
Jours de mon cn/ance, deux mesures qui valent 
tout un poème de rêverie et de regrets. 

Nicette elle-même et Girot sont de gentilles 
figurines de second plan. Quant à l'orchestre, 
avec discre'tion, sans faire pleuvoir partout, comme 
celui de M. Litolff, les accords de deux harpes 
sentimentales et prétentieuses, il dit son mot de 
temps en temps et le dit bien. Rappelez-vous le 
chant de clarinette qui, dès le de'but de l'ouver- 
ture, s'exhale avec mc'lancolio; rappelez-vous sur- 
tout le troisième acte tout entier, ce merveilleux 
troisième acte qu'un musicien avancé, intransi- 
geant, mon voisin de stalle il y a quelques semai- 
nes, croyait découvrir et daignait presque admirer. 

Ah ! la forme ! la forme ! ancienne ou nouvelle! 
celle-ci est de tous les temps. La voilà, la musique 
suggestive, selon l'expression moderne, celle qui 
dit peu et fait penser beaucoup. L'effet du troi- 



l'année musicale. 109 

sième acte du T^ré aux Clercs égale les plus 
grands effets de la musique dramatique. Et par 
quels moyens? un chœur, un trio, un petit 
quatuor, une horloge qui sonne et un chant 
d'altos accompagnant le passage d'une barque 
sur une rivière. Quelle silhouette du vieux Paris, 
non seulement dans ce décor, sur cette toile de 
fond, mais surtout dans cette musique ! Quelle 
résurrection d'une époque où l'on venait se couper 
la gorge, le soir, au bord d'un fleuve habitué à 
charrier des cadavres et à rouler du sang ! Le trio 
du duel n'est qu'un éclair de haine et de fureur. 
Comminge et Mergy n'ont pas l'air de chanter, 
mais d'agir et de vivre en musique. Ils sortent, 
l'épée à la main, et le chœur des archers com- 
mence, rythmé avec une rondeur un peu brutale 
que la sonorité rauque des altos fait paraître 
sinistre. Indifférents au meurtre qui va se com- 
mettre, les archers fredonnent en jouant aux dés. 
Des couples traversent le fond du théâtre pour 
aller danser à la noce de Girot et de Nicette, et la 
ritournelle qui les accompagne, en dépit de son 
allure pimpante, — peut-être par celte allure 
même, — redouble l'effroi de la scène et s'encadre 
à merveille entre les deux couplets de l'impassible 



1 lo l'ANN1<:E MUSICAL!-:. 



chanson. Le moindre détail de cet acte est inesti- 
mable, fût-ce le court dialogue où se règle 
d'avance, à voix basse et comme honieuse, l'en- 
lèvement du mort que tout à l'heure Comminge 
laissera sur le gazon. Nous ferons comme à Vordi- 
naire, dit froidement l'un des soldats sur un ton 
qui fait presque frissonner. Huit heures sonnent, 
et la reine, Isabelle, Nicette et Girot sortent delà 
chapelle. Le tintement de l'horloge dans la nuit 
jette encore une note d'inquie'tude et d'e'pouvante. 
Le quatuor qui suit est tremblant; il a peur : les 
voix murmurent seulement, osant à peine s'éloi- 
gner les unes des autres. Dans l'humble ensemble 
repris deux fois, et la seconde fois avec un accom- 
pagnement sinueux, étouffé par les sourdines, 
toutes les craintes, toutes les angoisses se 
devinent; toutes, jusqu'à la mélancolie de la 
pauvre petite reine, jusqu'à l'effroi mystérieux de 
la ville, cachant sous les brouillards de la nuit les 
querelles et la mort de ses enfants. 

De nouveau les altos grondent, les archets 
lourds pèsent sur les cordes, qu'à chaque mesure 
ils semblent vouloir écraser, pour en étoutfer la 
plainte irritée et douloureuse. Une barque des- 
cend au fil de Peau et s'arrête sous un rayon de 



L ANNEE MUSICALE. I I I 

lune; Isabelle, la reine, Nicette et Girot, encore 
en habits de fête, entrevoient un corps couché en 
travers du bateau. Alors, pour la première fois, 
le joyeux cabaretier cesse de rire, et, comme le 
voyageur du poète, « sentant passer la mort, se 
recommande à Dieu ». C'est bien la mort qui 
passe, escortée sur cette rivière noire par l'une 
des plus sinistres mélodies qui jamais lui aient 
fait cortège; la mort portant avec elle Thorreur 
matérielle, physique du cadavre, et d'un cadavre 
sanglant, conduit à l'église sans honneurs et sans 
larmes par deux inconnus, par deux indifférents. 
La barque passe; Cantarelli accourt : l'adversaire 
de Comminge était Mergy. Isabelle pousse un 
cri; mais soudain Mergy paraît lui-même : autre 
cri, de joie celui-là, — et aussitôt, sans une 
mesure, sans une note inutile, sans une effusion 
banale, éclate de nouveau le thème soldatesque, 
non plus sombre et menaçant, mais repris avec 
une allégresse qui transforme ce refrain de mort 
en chanson de victoire et de liberté. 

Laissons les réformateurs mener grand bruit et 
revendiquer pour eux tout l'honneur de préten- 
dues découvertes. L'orchestre ne les a pas atten- 
dus pour jouer un rôle dans le drame musical. 



112 L ANNEE MUSICALE. 

Ne parlc-t-il pas seul ici, l'orchestre du vieil 
Herold, et plus éloquemment que toute voix 
humaine? Pourquoi? Parce que le compositeur 
voulait exprimer plus que le sentiment des per- 
sonnages : le sentiment des choses, leur partici- 
pation à l'horreur du meurtre et de ces funérailles 
solitaires. Le célèbre chant des altos, c'est Tobscu- 
rité, ou plutôt la pâle lueur de la rivière au clair 
de lune; c'est la conscience et presque la compli- 
cité de la nature; c'est le Louvre, c'est la ville en- 
dormie, et de tout ce monde extérieur l'orchestre 
seulement pouvait être la voix impersonnelle et 
désolée. 

Nous n'avons pas voulu — est-il besoin de le 
dire ? — nous donner le facile plaisir d'une com- 
paraison écrasante, mais défendre un peu seule- 
ment, par un retour vers l'un de ses chefs-d'œuvre, 
ce qu'on appelle aujourd'hui avec une injuste 
ironie le genre éminemment français. Et puis 
nous avons imité Simonide; si, comme lui, nous 
nous sommes jeté à côté de notre sujet, c'est que 
notre sujet était, comme le sien, « plein de récits 
tout nus... matière infertile et petite «. Enhn 
est-ce notre faute si, quelque temps avant d'en- 
tendre r Escadron volant^ nous avions réentendu 



l'année musicale. ii3 

le Pré aux Clercs? Puisqu'il fallait parler à nos 
lecteurs d'une pièce du temps de Charles IX, ils 
nous excuseront d'avoir parlé de deux. Qu'ils 
aillent voir de pre'férence la plus ancienne ; qu'ils 
aillent écouter le Pré aux Clercs et M. Dupuy, 
un nouveau ténor de l'Opéra-Comique. Il a beau- 
coup de talent et peut le montrer dans le rôle de 
Mcrgy, comme dans celui de George d'Avenel, 
plus que dans celui de René de Trcmaria. 




I 



'Mmmmmmmmmmmmmmi 



V 



Théâtre de l'Opéra-Comique: la Cigale madrilène, opéra 
comique en 2 actes; paroles de M. Léon Bernoux, 
musique de M. Joanni Perronnet. — Les Concerts : 
Symphonie de M. César Franck ; le Wallenstein, de 
M. d'Indy. — M, Bouhy; Madame Materna; M. Pade- 
rewski, 

i5 mars 1888. 




propos de la Cigale madrilène^ nous 
pourrions parler de Cainncn ; mais 
nous avions déjà parle du Pré aux 
Clercs à propos de VEscadron volant 
de la reine^ et l'on ne peut toujours se dérober à 
son devoir. Au surplus, ce ne sera pas long. 
Pauvre Cigale ! Elle ne chantera pas tout l'été. 

M. Perronnet, le compositeur de cette éphé- 
mère opérette, n'est pas plus un ancien ministre 
du roi Charles X, que le prince de Polignac, un 
autre musicien, à nom historique aussi. A peine 
M. Perronnet a-t-il dû voir les dernières années 



1 I() L AN.NKK MUSICALK. 

de l'empire. C'est un jeune, un tout jeune homme; 
comme on dit dans Aî'jnide^ « il est à l'âge 
heureux où sans effort on aime » ; où Ton aime 
les chansons espagnoles, boléros et séguedilles, 
où Ton croit à l'Espagne de M. Scribe, toute 
vibrante de castagnettes, de tambours de basque 
et de mandolines, toute peuplée de muletiers, de 
Bohémiens qui recueillent les entants clandestins 
des grandes dames adultères, et de zingaras aussi 
jolies que M^'*' Degrandi. La moindre mélodie à 
trois temps, un peu vive, quelques cris de Ole ! 
Ole ! des doigts mignons qui claquent en 
cadence, nous en fallait-il davantage à vingt ans 
pour imaginer TAndalousie ? 

On dit que sous le pseudonyme de Léon 
Bernoux se cache la mère de M. Perronnet, 
j^mc ^ Perronnet, Fauteur de Ne m'chatoiiille:;^ 
pas et autres lieder qui firent les premiers succès 
de M""' Judic. Pieuse et touchante collaboration: 
j^mc Perronnet tramant pour son fils un canevas 
innocent, et le jeune homme embellissant de sa 
filiale musique la poésie maternelle. Je n'ai pas 
l'honneur de connaître autrement que de vue et 
le fils et la mère ; mais sans rien savoir des 
circonstances dans lesquelles est né leur commun 



l'année musicale. 117 

opuscule, voici comment, en l'écoutant, je m'en 
représentais la genèse. Cette œuvre de famille, 
avant d'être livrée au public indifférent ou 
cruel, aura peut-être été jouée le soir au coin 
du feu, dans un cercle d'amis intimes et bienveil- 
lants. Autour du piano, d'un piano droit et de 
famille aussi, sont assis les hôtes du foyer 
modeste. Les braves gens, sans être musiciens, 
ont le goût de la musique. Ils vont parfois à 
rOpéra-Comique, surtout depuis qu'il est voisin 
du Marais ; ils connaissent le Domino noU- et les 
Diamants de la couronne, mais ignorent Carmen ; 
les noms d'Inésille, de Pérez, de Catarina, les 
mots de Sainte-Hermandad et de corrégidor 
exercent sur leur imagination un prestige encore 
souverain. Et voici que dans l'œuvre de leurs 
amis ils retrouvent avec ravissement les mots 
exotiques et mystérieux : « Enfants de Bohême, 
muletiers de Murcie. « Alors les familiers de 
rhumble salon auront vu passer devant leurs 
yeux facilement éblouis l'Espagne de leurs rcves 
bourgeois et touchants ; ils auront cru entendre 
sous le ciel andalous les guitares et les casta- 
gnettes, et dans les sentiers des sierras « les 
grelots des mules sonores ». Ils ne sont point 



1 18 l'année musicalk. 

blasés comme nous. Ils sont simples d'esprit, 
dans le véritable sens de la parole évangélique, 
et nous, les sceptiques, nous envions le conten- 
tement naïf de leurs instincts romanesques et 
doux. 

Composée ainsi ou autrement, cette opérette en 
vaut bien d'autres; elle n'est ni meilleure ni pire 
que les productions courantes d'un genre heureu- 
sement en décadence. Dans ces deux petits actes, 
on citerait à la rigueur deux ou trois morceaux 
agréables : au premier acte, un quintette de 
Bohémiens qui n'exprime pas mal le charme de 
la vie errante, fait d'insouciance et de mélancolie; 
au second, une chanson du tenorino, reprise par 
le sopranino, nous a rappelé les premières 
romances d^Hérold, la « robe légère » de Marie. 
M. Fugère chante aussi des couplets pénétrés 
d'une sensibilité qui doit faire venir les larmes 
traditionnelles aux yeux des personnes vraiment 
bien nées. Et puis, en dépit de l'éducation, des 
habitudes et des convictions artistiques, en dépit 
de l'amour du beau, peut-être en raison même de 
cet amour parfois rassasié, n'arrive-t-il pas de 
sentir tout au fond de soi-même comme un obscur 
besoin de l'ordinaire et du médiocre, d'éprouver 



L ANNEE MUSICALE. II9 

une sorte de plaisir, ne fût-ce que le plaisir du 
repos, en face d'œuvres insignifiantes, qui ne 
forcent ni Tattention d'aujourd'hui, ni le souve- 
nir de demain ? Nul ne les ignore, ces heures de 
lassitude csthe'tique, de lâcheté intellectuelle, où 
le café-concert ennuierait moins que FOpéra, où, 
honteux et découragé de lui-même, l'esprit, se 
sentant vulgaire et plat, n'a le goût et presque 
le besoin que de la platitude et de la vulgarité. 

Les théâtres d'ailleurs nous permettraient en 
ce moment un de ces accès de paresse: l'Opéra- 
Comique nous donne des Cigales madrilènes ; 
il est vrai qu'il nous promet VEsclarmonde de 
M. Massenet. L'Opéra ne nous donne rien, et il 
est vrai aussi qu'il ne nous promet pas davantage. 
Ah ! si, un ballet. Mais un ballet, fût-il de 
M. Ambroise Thomas, ce n'est guère. 

A défaut des théâtres, nous avons les concerts. 
Sans parler des pianistes, dont le règne arrive 
tous les ans à pareille époque, que de séances 
musicales, depuis celles de la Société des instru- 
ments à vent, qui sont toujours délicieuses, 
jusqu'à celles de la Société nationale^ qui sont 
souvent intéressantes, mais qui peuvent être le 
contraire aussi ! 



120 L ANNKR MUSICALE. 

Le grand public connaît à peine la Société 
nationale^ que nous-mème avant cette anne'c 
connaissions de nom seulement. Elle a ete fondc'c, 
en 1871, par M. Saint-Saëns et M. Romain 
Bussinc pour favoriser le dc'veloppement de la 
musique française et permettre aux jeunes compo- 
siteurs d'entendre et de faire entendre leurs 
œuvres, surtout leurs œuvres instrumentales. 
Autour de MM. Saint-Saëns et Bussine se grou- 
pèrent des musiciens comme MM. Cc'sar Franck, 
E. Lalo, G. Bizet, A. de Castillon, G. Faure, 
H. Duparc, V. d'Indy et bien d'autres. « En 
dix-sept anne'es d'existence, dit un petit programme 
que nous avons sous les yeux, la Société nationale 
a donné plus de six cents premières auditions 
françaises^ et elle pourrait citer avec orgueil 
nombre d^œuvres qui, bien avant de triompher 
devant le public des grands concerts, avaient étc' 
exe'cute'es pour la première fois dans ses se'ances 
intimes. 

« De plus, afin que ses socie'taires puissent se 
rendre compte du mouvement ge'néral de Part, 
elle leur a pre'senté des productions e'trangères 
modernes d'un inte'rêt réel, pour la plupart encore 
inconnues en France, ainsi que d'importants 



l'année musicale. 121 

fragments de chefs-d'œuvre de Bach, de Rameau, 
de Gluck, rétablis selon les textes originaux, et 
que Ton n'a presque jamais Toccasion d'entendre 
à Paris. » 

Tout cela est très vrai et tout cela est très bien. 
La Société nationale a mis en lumière des compo- 
siteurs qui sans elle risquaient de rester dans 
l'ombre; elle en révélera d'autres encore, je le gage, 
et les fera réussir. Elle s'intéresse aussi et nous 
intéresse à de vieilles et magnifiques œuvres dont 
elle conserve et tâche d'entretenir le culte ; par 
exemple, elle a fait exécuter récemment une 
cantate de Bach et tout le troisième acte dCArmide. 
Rien de mieux ! Gardienne du passé et messagère 
de l'avenir, la Société nationale mérite deux fois 
notre sympathie, notre respect et notre reconnais- 
sance. 

Quand je dis « respect », je vais y manquer pour 
tant, à ce respect dont je proteste, et j'y ai manqué 
déjà du fond du cœur, il y a quelques semaines, 
à Tune des séances de la Société. Quelle soirée, 
mon Dieu ! On a commencé par un quatuor pour 
piano et cordes de M. Fauré, violent et monotone, 
mais non sans intérêt. Le second morceau ne 
manque pas d'originalité : un trait de piano, qui 



122 l'année MUSICALK. 

en fait le principal motif, y est ramène deux fois 
par des rythmes et des harmonies ingénieuses. 
Ensuite sont venues deux « ariettes (! !), » paroles 
de M. Verlaine, musique de M. Debussy, et toute 
la de'cadence, toute la déliquescence de la musique 
et de la poésie nous a paru concentrée dans ces 
petits chefs-d'œuvre. Ils ont été soupires avec 
moins de voix que d'intelligence par un des 
sociétaires nationaux, un jeune homme qui chan- 
tait doucement, tristement et donnait à ces 
complaintes le sentiment navrant qui leur conve- 
nait. En revanche, il a interprété un lied réelle- 
ment très beau de M. Fauré : An Cimetière, sur 
des vers de M. Richepin, très beaux également, 
malgré certain Sommeil vermeil assez risqué. 
On a bissé cette émouvante mélodie, et c'était 
justice. 

Mais, comme dit la servante de Molière, tout 
cela n'est rien ; si vous aviez été là pour la 
musique adaptée à la Tempête de Shakespeare, 
par M. Chausson! Cette petite partition a été 
exécutée pendant les représentations de la fantaisie 
shakespearienne au théâtre des Marionnettes- 
Vivienne. Là elle faisait peut-être beaucoup 
d'effet; salle Pleyel, elle nous a, comment dire... 



1 



l'année musicale. 123 

mystifié. Elle est écrite pour un orchestre ainsi 
composé : un violon, un alto, un violoncelle, une 
harpe (oh ! oui, une harpe obstinée) ; plus quelque 
chose dont jouait M. d'Indy, et qu'on ne voyait 
pas, enfin un ou une celesta. Le ou la celesta 
n^est, paraît-il, que le glockenspiel employé par 
Mozart dans la Flûte enchantée c\. perfectionné de 
nos jours. C'est une sorte d'harmonica plus séra- 
phique que la harpe, laquelle apparemment ne 
suffit plus aux mélodies immatérielles de l'école 
supra-moderne. Il y a dans cette musique de la 
Tempête des passages ineffables : notamment un 
duo de Junon et de Cérès, une danse rustique, 
des aboiements de chien, mille détails enfin qui 
nous font croire d^abord à ce que M. Sarcey 
appelle une « fumisterie )> . Mais comme les 
exécutants restaient graves, que le public lui- 
même, au moins la majorité du public, ne sour- 
cillait pas et que, depuis lors, des juges compétents 
nous ont affirmé que l'œuvre était sérieuse et de 
bonne foi, avouons humblement notre indignité, 
et que Tauteur nous la pardonne. 

Hélas ! nous craignons de rester longtemps 
au-dessous d'une telle musique. Elle est très en 
faveur à la Société nationale^ dont le seul travers 



124 L ANNKE MUSICALE. 

est un dévouement, presque une dévotion aveugle 
à certaine école, ou plutôt à certain groupe qui 
ne semble pas suivre la bonne roule. En tout cas, 
il ne suit pas la grande route, ce petit bataillon 
d'artistes et d'amateurs excentriques. Ils n^ met- 
traient pas le bout du pied, sur cette route des 
maîtres véritables, où marche par exemple, de 
son pas franc et libre, un Ganiille Saint-Saëns! 
Saint-Saëns, direz-vous ! Il a crée la Société 
nationale. — Oui, mais peut-être pour une mis- 
sion plus digne, pour en faire une église éclairée 
et non pas une chapelle obscure, pour qu'elle 
devînt la patronne de tous les fidèles et non la 
complice de quelques doctrinaires mystérieux et 
mystificateurs. Le voit-on encore dans le cénacle, 
l'auteur de la Symphonie en ut mineur, et les 
jeunes francs-maçons de la rue Rochechouart ne 
le traitent-ils pas de faux frère et de renégat ? 
Rien n'égale leur mépris pour le talent de 
M. Saint-Saëns et de bien d'autres, rien, sinon 
leur estime pour leur propre talent. C'est de ce 
groupe, de son esprit et de ses œuvres que la 
Société nationale devrait se défier davantage. II 
ne faudrait pas qu'elle devînt une société de 
décadents, une sorte de Chat noir musical, mais 



L ANNEE MUSICALE. I2D 

de Chat noir à rebours, où l'on ne s'amuserait 
pas, je vous le jure. 

Les deux chefs actuels de la Société natiojjale 
sont MM. César Franck et Vincent d'Indy, le 
maître et l'e'lève, et c'est de leurs œuvres, exécu- 
tées au Conservatoire et au Concert Lamoureux, 
que nous devons parler maintenant. 

M. Renan^ je crois, a dit : u On ne devrait 
jamais écrire que de ce qu'on aime. » — Hélas ! 
que n'est-ce possible ! Nous ne reviendrions pas 
à la musique de M. Franck, car nous ne pouvons 
décidément l'aimer! Heureusement, si l'amour 
ne va pas sans l'estime, selon la morale de 
M. Prudhomme, l'estime va très bien sans 
l'amour, et nul ne peut refuser à M. Franck 
l'assurance de sa considération la plus dis- 
tinguée. Nul ne lui marchandera non plus le 
respect auquel a droit une vie déjà longue de 
travail, de bonne foi, de science et de cons- 
cience. M. Franck se partage entre la composi- 
tion, l'enseignement et l'orgue. Il suffit de l'avoir 
entendu improviser dans l'église Sainte-Clotilde 
pour ne pas douter de son mérite, et pour avoir 
scrupule, peut-cire un peu de honte à ne pas 
admirer le compositeur autant que l'organiste. 



126 l'année musicale. 

Kt puis nous avons dcjà mcdit de M. Franck ; 
nous l'avons étonne sans doute, contriste peut- 
être, et nous en gardons un regret, presque un 
remords. Que ne pouvons-nous le louer cette 
fois, le remercier de nous avoir charme, cmu, lui 
dire : « Maître, si nous n'avions pas compris 
jadis, nos yeux se sont ouverts, ou plutôt nos 
oreilles; parlez à présent, votre serviteur e'coute! » 
Mais nous ne pouvons pas. Le premier 
dimanche, la symphonie en re mineur de 
M. Franck nous donna de l'espoir. Il semblait y 
avoir quelque chose là ; de très sérieuses et très 
scientifiques qualités : des nuages encore, mais 
qui s'entr'ouvraient et finiraient par s'évanouir. 
La seconde fois, ils ont disparu ; mais rien ne 
se cachait derrière eux ; leur voile était men- 
songer, leur mystère trompeur, et la deuxième 
audition, loin de confirmer notre impression 
primitive, Ta presque effacée. Non pas que cette 
symphonie ne témoigne d'une science consommée, 
d'un travail opiniâtre et des plus rudes efforts. 
M. Franck sait tout ce qu'on peut savoir, et 
c'est beaucoup, surtout dans Pétat actuel de la 
musique ; mais cela ne suffit pas, et quand la 
technique de l'art se sera compliquée encore, 



I 



l'année musicale. 127 

dans cinquante ans, dans mille ans, cela ne suffira 
jamais ! J^entendais l'autre jour les trop fervents 
disciples de M. Franck comparer, ou plutôt 
sacrifier hardiment à la symphonie de leur 
maître la dernière symphonie de M. Saint-Saëns, 
et devant de pareils dissentiments, parmi ces 
hérétiques, hérétique moi-même à leurs yeux, 
j'en venais à douter que le goût eût ses préceptes 
et la beauté ses lois. De ces deux symphonies, 
l'une est la nuit et l'autre le jour ; là on respire 
à pleins poumons : ici on étouffe et on meurt. 
Dans l'œuvre de M. Saint-Saëns, le plan se 
présente et s'impose tout de suite ; dans celle de 
M. Franck, il se dissimule et se dérobe. On suit 
toujours l'idée de M. Saint-Saëns; elle circule, 
se divise en mille petits courants clairs et féconds, 
puis se reconstitue et se rassemble ; mais les 
mélodies de M. Franck naissent pour se perdre 
aussitôt, sans avoir le temps de faire éclore une 
fleur. Oh ! l'aride et grise musique, dépourvue 
de grâce, de charme et de sourire ! Les motifs 
eux-mêmes manquent le plus souvent d'intérêt : 
le premier, sorte de point d'interrogation musical, 
n'est guère au-dessus de ces thèmes qu'on fait 
développer par les élèves du Gonscrvaioire. Un 



128 l'année musicale. 

autre a plus d'allure et de cràncric, mais le 
compositeur n^en a pas tire' parti. 

Le début du second morceau est Toasis de ce 
dcsert. 

On se sent un instant rafraîchi par un beau 
chant de cor anglais porté sur les accords des 
harpes et du quatuor. Un soir peut-être à son 
orgue, M. Franck aura trouve cette inspiration 
presque religieuse, et religieuse sans fadeur ni 
mystique sensualité. Pourquoi ne Ta-t-il pas 
suivie ? Pourquoi n'a-t-il pas fait de ce thème 
heureux tout un morceau, comme a fait d'une 
mélodie, religieuse aussi, l'auteur de la symphonie 
italienne? Parce que M. Franck n'est pas Men- 
delssohn, ce que nous ne nous permettrions pas 
de regretter si, l'autre jour, un de ses adeptes ne 
s'était permis de s^en réjouir. 

Le finale surtout de la symphonie en ré mineur 
nous a paru pénible. Il ramène avec rage les 
motifs des morceaux précédents. De ce système, 
très en faveur aujourd'hui, peut-être ne faudrait-il 
pas abuser. Haydn en a usé [adagio et presto du 
SS'' quatuor), et Beethoven après lui; mais tous 
deux avec réserve. M. Saint-Saëns a fait de 
même, avec beaucoup plus d'insistance et dans 



L ANNEE MUSICALE. 



de bien plus vastes proportions ; mais, dans le 
finale de la symphonie en lit mineur, les motifs 
déjà connus (beaucoup plus inte'ressants par eux- 
mêmes que ceux de M. Franck) passent par des 
me'tamorphoses de rythme, d'harmonie et d'ins- 
trumentation si variées, si inattendues, qu'on en 
demeure presque émerveillé. M. Franck est loin 
de cette abondance et de cet éclat, et ce qu'il 
prend pour l'unité et la cohésion pourrait bien 
n'être que sécheresse et pauvreté. 

Que M. Franck soit aimé, flatté même par des 
élèves respectueux et reconnaissants, rien de plus 
naturel ; que l'intégrité artistique de sa vie, la 
sincérité de ses convictions, la science et l'expé- 
rience sans lesquelles ne s'élaborent pas des 
œuvres sérieuses et malaisées comme les siennes, 
que ces titres nombreux et d'autres encore lui 
méritent quelque déférence et certains ménage- 
ments, cela ne fait doute pour personne. Mais on 
ne saurait rien accorder de plus. Aujourd'hui du 
moins, car les avancés de la musique espèrent en 
l'avenir et nous attendent. On finira, disent-ils, 
par les rejoindre, là-bas, là-bas. Qui sait? L'étape 
est lointaine, mais on ne va pas à Damas en un 
jour, et la prudence nous défend pcui-ctrc i\c 



l.-'O L ANNKE MUSICALK. 

dire: Je ne boirai pas de ion eau, fût-ce à la 
plus trouble des fontaines. 

Après le maître, le disciple : après M. Ce'sar 
Franck, M. Vincent d'Indy. Ainsi le veut l'ordre 
des âges, qui n'est pas ici celui des talents. 
Commençons par reconnaître, et non pour la 
première fois, le très grand me'rite de M. d'Indy; 
nous serons plus à notre aise pour discuter ses 
tendances. M. d'Indy a composé une trilogie 
pour orchestre, servant de pre'face et de commen- 
taire musical aux trois poèmes dramatiques de 
Schiller sur Wallenstein : le Camp, les Piccolo- 
miniet la Mort de Wallenstein. Rarement, je crois, 
un musicien a de'pensé plus de talent, plus 
d'habileté, d'ingéniosité harmonique et orches- 
trale, consacré plus de volonté, de logique et 
d'énergie à une charade symphonique aussi 
compliquée. 

On pourrait la proposer ainsi : mon premier 
est le motif de la Guerre ; mon second est le 
motif de Wallenstein, lequel se subdivise en deux 
figures rythmiques, attribuées, l'une à l'idée domi- 
natrice du caractère de Wallenstein, Tautrc à 
l'idée fatale qui plane sur l'œuvre entière. Mon 
troisième est le motif de Max; mon quatrième. 



l'année musicale. i3i 

le motif de Thécla ; mon cinquième, le motif de 
l'influence myste'rieuse des astres sur la destinée 
humaine ! Mon tout est le Wallenstein de 
M.d^Indy. 

Ah ! le leitmotiv! le leitmotiv ! Voilà donc où 
il nous a conduits ! On pouvait se flatter que 
Wagner eût poussé à ses dernières limites cette 
idée pleine à la fois de promesses et de menaces, 
de bienfaits et de périls ; mais les wagnériens 
sont venus et les élèves ont dépassé le maître, 
non par le progrès du génie, mais par Texagé- 
ration et l'outrance du procédé. La vérité avant 
tout et malgré tout, la haine du convenu et de la 
formule, voilà, n'est-ce pas, les dogmes du 
w^agnérisme? Voyez pourtant comme la pratique 
dément la théorie, comme dans l'œuvre de 
M. d'Indy la convention règne en souveraine. 
Imagine-t-on convention plus étroite, plus tyran- 
nique, plus odieuse aux imaginations tant soit 
peu jalouses de leur liberté, que cette minutieuse 
figuration des sentiments par des leitmotive arbi- 
traires ? Trois notes (nous n^exagérons pas) sont 
censées représenter l'idée dominatrice du carac- 
tère de Wallenstein ; trois autres symbolisent 
l'idée fatale; une fugue de bassons imite le 



K-»2 L AN.NKK MUSICALK. 

sermon d'un moine dans un camp, et une série 
d'accords exprime Tinfluence mystérieuse des 
astres, d'où ces accords (voici le comble) reçoivent 
le nom d\icco)\is sidcraux ! 

Tels sont les éléments de l'œuvre; il ne reste 
plus qu'à les combiner, à les séparer, aies réunir, 
à les démembrer chacun isolément ou tous 
ensemble, à les altérer dans leur rythme et leurs 
harmonies, à greffer les petites passions sur les 
grandes, à subdiviser les sentiments principaux 
en sous-sentiments, à retourner enfin cette salade 
monstre, et cela, M. d'Indy le fait à merveille. 
Belle vos iiîowir yeux font me marquise d'amour! 
Ce sont là jeux de princes, oui, des princes de 
notre école, à nous Français qui jadis aimions le 
bon sens et la clarté ! 

Un jour viendra, je veux Tespércr, où le leit- 
motiv de plusieurs notes aura fait son temps. Ce 
sera trop alors d'une phrase ou d'un lambeau de 
phrase ; une seule note, plus facile à caser dans 
les moindres coins et recoins de la mosaïque 
sonore, traduira un état d'âme. Alors un élève 
d'un élève des plus jeunes élèves de M. César 
Franck composera une symphonie intitulée : 
Œdipe roi. Vut sera le leitmotiv du parricide ; 



l'année musicale. i33 

le mf, celui de l'inceste ; les deux notes réunies 
en tierce exprimeront naturellement le caractère 
complet et doublement criminel du héros ; dans 
cette œuvre éminemment suggestive, et à peu de 
frais, les instruments comme les notes auront 
leur mission symbolique, et le royal aveugle sera 
représenté par la clarinette, devenue le leitinstru- 
ment de la cécité. 

Ne riez pas, nous touchons à cet âge d'or. 
Déjà l'on ne saurait entendre, ou du moins com- 
prendre la trilogie de M. d'Indy sans avoir sous 
les yeux la brochure, la terrible brochure, com- 
plément de plus en plus nécessaire de toute audi- 
tion musicale, la brochure, que les ouvreuses 
stylées des concerts Lamoureux appellent avec 
componction : « notice analytique et thématique « . 
Thématique, elle l'est furieusement, comme vous 
avez pu en juger. C'est là que nous avons trouvé 
les leitmotive énumérés plus haut, et les accoî^ds 
sidéraux et toutes ces jolies choses. Grâce à ce 
guide-âne on peut suivre les motifs, les attendre, 
les pressentir, les reconnaître, et çà et là les saluer 
au passage avec cette joie profondément esthé- 
tique que procure, dans le jeu des patiences, le 
retour périodique des dames de pique et des rois 

8 



1^4 l'année MUSICAL!-:. 

de carreau. Mais si l'on n'avait pas la brochure, 
on serait perdu ! L'autre jour au concert, de 
chaque côté de l'orchestre, deux groupes se 
faisaient pendant : l'un de jeunes garçons, l'autre 
de fillettes. Les pauvres entants c'taient aveugles. 
Ils ne devaient pas comprendre grand'chose à ce 
qu'ils entendaient, ne pouvant le lire, et nous 
songions que le plus grand des musiciens, quand 
il a écrit la symphonie Héroïque^ ne Ta point 
expliquée, mais nommée seulement ; qu'il Ta 
composée avec la souveraine liberté du génie 
et que nous-mêmes, lorsque nous l'écoutons, il 
nous laisse libres aussi. Pourtant, au milieu du 
finale de Toeuvre sublime, après les fantaisies et 
les sourires du début, quand tout à coup certaine 
gamme de violons s'élance, quand éclate le thème 
guerrier, rythmé comme le pas des bataillons 
allant à la victoire, vous tous que cette explosion 
foudroyante fait tressaillir, est-il besoin alors de 
gloses et de commentaires pour que vous sentiez 
l'héroïsme vous battre dans le cœur ? 

Que M. d'Indy, malgré tout, n'aille pas nous 
croire aveugle ou sourd aux très grands mérites 
de son talent; nous apprécions ses rares facultés, 
tout en regrettant la direction qu'il leur donne. 



L'ANNÉE MUSICALE. l35 

De son Wallenstein^ le premier morceau nous a 
plus qu'intéresse; c'est un tableau rempli de vie, 
de mouvement, d'entrain et de gaieté guerrière, 
sans tapage, ni trivialité. La fugue même des 
bassons, abstraction faite de ses prétentions des- 
criptives, est un assez plaisant exercice pour ces 
quatre instruments tortueux et grondeurs. S'il se 
rencontre çà et là des motifs trop inspirés de 
Wagner, notamment de la marche funèbre de 
Gotterdammerung^ d'autres, par exemple un 
mouvement de valse lente, sont fort heureuse- 
ment trouvés. Et puis les motifs en question plai- 
sent, dans le premier morceau, par une fleur de 
nouveauté que leur enlèvent, dans les morceaux 
suivants, les retours et les redites innombrables. 
Car voilà un autre inconvénient de la composi- 
tion w^agnérienne : sous prétexte d'unité, elle 
arrive à l'uniformité, et le dernier opéra d'une 
tétralogie ou le dernier morceau d'une sympho- 
nie ressemble à la table des matières d'un livre. 
La seconde partie nous a paru trop touffue ; il 
manque ici un beau chant d'amour. Mais de 
pareils chants ne se trouvent pas comme une 
combinaison de petits motifs. Et puis les d'Indy 
ne veulent pas de ces mélodies-là, ou bien elles 



l36 l'ANNÉR MUSICAL!-:. 

ne veulent pas d'eux. Signalons cependant la fin 
du morceau; il y règne une profonde mélancolie, 
sobrement exprimée par quelques notes de haut- 
bois et une solennelle tenue de cor. 

Quant au linale, le système du compositeur y 
est porté à son comble, et aussi la fatigue de 
l'auditeur, du moins du pauvre auditeur que nous 
sommes. 

Répéterons- nous une dernière fois que, malgré 
nos dissidences, nous tenons M. d'Indy pour un 
musicien de haute valeur? Qu'il sait de choses, 
mon Dieu! et comme il les sait! Quelle connais- 
sance de l'harmonie, de l'orchestration, quelle 
force de combinaison, quelle science, quel puits 
de science! Mais de ces puits, hélas! dont parle 
le poète, de ces puits « dont le ciel n'a jamais vu 
le fond ». Un jour, no 
les deux noms ne riment pas seulement pour 
Foreille. Pandolfe est ridicule, mais ridicule à 
faire pitié. Cette apothéose de la servante, comme 
on disait jadis, de la bonne comme on dit main- 
tenant, qu'est-ce autre chose que l'aveu doulou- 
reux, presque honteux, de notre faiblesse, de notre 
lâcheté, de notre duperie ? Est-il ici assez rabaissé, 
vulgarisé, je dirais presque encanaillé, l'éternel 
féminin! Et le masculin, non moins éternel que 
son compère, fait-il assez pauvre figure ! A l'inverse 
de je ne sais plus quelle cuisinière du Palais- 
Royal, la Gotte de M. Meilhac, je crois, Pandolfe 
aime au-dessous de lui. Il aime avec son vieux 
cœur, avec ses vieux sens, avec sa pauvre âme et 
son pauvre corps sénile. Il aime à demi par désir 
libertin, à demi pour assurer les dernières aises 
de sa vie, le service de sa table et peut-être un peu 
les autres. Il a beau trouver çà et là des accents de 



l'année musicale. i5i 

véritable et presque touchant amour, de cet amour 
l'expression paraît bouffonne; on pressent que 
les faibles te'moignages en seront grotesques. Au 
fond, on ne saurait plaindre véritablement le 
bonhomme, qui voit le piège et s'y jette. On rit 
de sa sottise présente et de sa punition prochaine : 
on en rit avec la coquine, si hardie à offrir, à 
vendre son impudique et triomphante jeunesse ; 
on trouve que le vieux galant ne vaut guère mieux 
que sa soubrette, que tout cela est malheureux et 
misérable et que cette ravissante comédie musi- 
cale ne prête pas seulement à rire. 

Quoi! tant de choses dans la Servante mat- 
tresse/ Mais oui, comme dans les véritables chefs- 
d'œuvre, qui disent tout en peu de mots, ou de 
notes, avec une entière simplicité et un naturel 
parfait, par des moyens dont on ne sait ce qu'on 
doit admirer le plus : la puissance ou la sobriété. 
Chacun des morceaux de la Servante maîtresse 
est traité pour ainsi dire symphoniquement. 
L'idée y est suivie, présentée sous mille formes 
toutes dérivées de la forme primitive et la rame- 
nant par mille reprises ingénieuses et cependant 
aisées. Quant aux récitatifs, à peine soutenus 
d'un semblant d'harmonie et d'une orchestration 



l52 i/a.\NKK MUSICAL!:. 

presque nulle, ils atteignent à une intensité et à 
une vérité d'expression que les combinaisons 
d'accords modernes et les recherches de timbres 
n'ont peut-ctrc pas augmentées. 

Que M. Paravey ne fasse pas la sourde oreille : 
qu'il reprenne bien vite la Servante maîtresse^ et 
M. Taskin, un Pandolfe étourdissant, M"'' Samé, 
la plus madrée des Zerbinette, friponne à souhait 
sans être coquine, retrouveront au théâtre le 
succès du salon. 

M. Porel n'a pas attendu, pour reprendre les 
Ei'innyes^ qu'on les jouât en ville. Ce n'est pas là 
une comédie de société, et l'on raconte qu'aux 
représentations sur le théâtre d'Athènes de la tri- 
logie eschylienne, l'émotion précipita parfois 
chez quelques spectatrices le dénouement d'une 
situation que les Grecs, peuple d'artistes, ne qua- 
lifiaient pas, comme nous, d'intéressante. Si 
l'incident ne s'est pas encore produit à l'Odéon, 
cV^st à M. Massenet que les dames en sont rede- 
vables : car M. Leconte de Lisle a fait ce qu'il a 
pu. Loin de tempérer l'horreur du drame antique, 
il Ta plutôt exagérée. Il a supprimé la troisième 
partie de la trilogie : les Euménides^ qui atténue 
chez Eschyle la barbarie des deux autres. Les 



l'année musicale. i53 

Euménides^ c'est non pas Tabsolution, car les 
voix de l'Aréopage demeurent partagées, mais 
l'excuse d'Oreste, que les dieux ne pouvaient 
laisser accabler sous le crime auquel eux-mêmes 
l'avaient poussé et contraint. C'est la part faite 
enfin aux ide'es morales, philosophiques et reli- 
gieuses qui commencent à poindre; c'est, dans 
une humanité' jeune encore et courbe'e sous une 
fatalité' crue jusqu'alors ine'vitable et irrespon- 
sable, c'est l'avènement ou du moins l'annonce 
de la liberté, de la justice et de la charité. Nous 
aimerions suivre à travers les siècles, de VŒdipe 
de Sophocle à YHamlet de Shakespeare, le progrès 
de ces idées plus clémentes et de ces principes 
plus doux; mais une pareille étude dépasserait à 
la fois notre compétence et notre loisir. Conten- 
tons-nous de louer l'admirable forme donnée par 
M. Leconte de Lisle à son imitation de ÏOrestie, 
ces vers impassibles et impeccables, ces tirades 
froides et sonores qui s'ajustent et retentissent en 
se joignant comme des plaques d'airain. 

Tout autre est la musique de M. Massenet, et 
c'est par le contraste surtout qu'elle enchante. 
Aux effroyables beautés du drame elle mêle sa char- 
mante douceur. D'un sujet atroce, M. Massenet 

\). 



I 54 l'annkk musicalk. 

a dégage les grâces furtives. Il ne pouvait et 
personne ne pourrait, je crois, mettre en musique 
cette série d'assassinats. Gluck lui-même eût 
reculé devant la royale boucherie. L'horreur est 
absente de Tœuvre de M. Massenet, mais non pas 
la mélancolie, qui la voile tout entière. Elle est 
d'abord dans le début de l'ouverture, dans une 
marche funèbre attristée par des altérations de 
notes qui donnent à l'ensemble une couleur 
antique. Elle est aussi dans la rêverie de Cas- 
sandre, dans un bref retour vers le passé, de la 
prophétesse qui recule devant l'effrayante vision 
de l'avenir. Tant qu'elle maudit et qu'elle menace, 
la musique se tait. Mais voici que les impréca- 
tions s'apaisent, que l'âme se détend : 

Citadelle des rois antiques! palais! tours! 

Cheveux blancs de mon père auguste et de ma mère! 

Sables des bords natals où chantait l'onde amère ! 

Fleuves! Dieux fraternels, qui dans vos frais courants 

Apaisiez vers midi la soif des bœufs errants, 

Et qui le soir, d'un flot amoureux qui soupire, 

Berciez le rose essaim des vierges au beau rire! 

Alors la plainte de l'orchestre accompagne et 
berce la plainte de la jeune fille. 

Voici encore un adorable soupir : La Troyenne 
regrettant sa patrie^ le bijou de la partition. Pour- 



1 



l'année musicale. i55 

quoi déplacer cette page, pourquoi la jouer, avec 
les deux autres qui l'encadrent, en guise d'entr'acte 
et non de divertissement dansé, ou plutôt mimé ? 
Je voudrais, tandis qu'elle se déroule, voir se dé- 
rouler aussi le cortège des vierges esclaves, voir 
Gassandre assise et silencieuse, soutenant d\me 
main son front pensif et regardant vaguement 
devant elle : T^ontiim adspectabant flentes. Elle 
écouterait la phrase délicieuse exposée d'abord 
par le hautbois, l'instrument de toutes les dé- 
tresses. Le violoncelle répond à son tour par un 
sanglot plus profond. De temps en temps une 
clarinette, avec quelques notes sereines, essaye, 
mais en vain, d'apaiser l'immense douleur, qui 
s'épanche en flots de plus en plus abondants. 
Tous les instruments à cordes gémissent à la fois 
et de toutes les harpes les notes ruissellent comme 
des pleurs. Mille regrets surgissent dans l'ûme, 
regrets de la terre, du ciel, des eaux de la patrie ; 
regrets du temple et de la maison, regrets des 
frères et du fiancé couchés sanglants dans la 
poussière; et tous ces regrets se fondent ensemble, 
et chacun apporte plus d'amertume au C(L'ur, une 
larme de plus aux yeux. 

Partout dans cette partition hi tristesse ; mais 



i56 l'annkk musicalk. 

nulle part repouvante; des pleurs, mais pas de 
sang. Entre les deux parties du drame, quand va 
revenir Oreste, roulant d'horribles desseins dans 
sa tète aux yeux fous, quelle musique Tannonce ? 
Une phrase de violons superbe, mais chargc'c 
d'une douleur plus amère que farouche, pleine 
de souvenirs et de regrets plutôt que de ressen- 
timent et de haine. 

Ailleurs encore, c'coutez la marche mélanco- 
lique des choe'phores, semant de pâles glycines la 
tombe du maître. Quelle suavité, quelle tendresse ! 
De quelle douceur enfin l'adorable mélodie du 
violoncelle envçloppe la prière d'Electre, de la 
pieuse orpheline qui la première ose ici parler de 
pardon et de miséricorde, et supplie seulement 
les Dieux de la garder plus chaste et moins auda- 
cieuse que sa mère ! En vérité, de la sauvage tra- 
gédie, M. Massenet a tout adouci. Il a fait son 
miel dans la gueule du lion, et sa délicate partition 
ressemble à quelque gracieuse guirlande que la 
main d'un artiste moderne, de M. Chapu par 
exemple, aurait sculptée sur les blocs cyclopéens 
de la vieille Argos. 



^ 



>^»^•v^^•»^^«ifi/^^^^Jpv^.5^~^.^»^P^^|i^^.^«^ 




VI 



Théâtre DE l'Opéra-Comique: Esclarmoyide, opéra roma- 
nesque en 4 actes et 8 tableaux; paroles de MM. Alfred 
Blau et Louis de Gramont, musique de M. J. Massenet. 



i<^r juin 1889. 

lE proverbe n'a raison qu'à demi : Tan 
est difficile; mais la critique n'est 
point aisée. Elle l'est moins que jamais 
lorsqu'on a de l'amitié pour celui 
qu'on doit critiquer, beaucoup de sympathie 
pour son très grand talent, de la tendresse pour 
plus d'un de ses ouvrages. Que dire alors et 
comment faire ? — Comment? Le plus simple- 
ment et surtout le plus loyalement possible. Il ne 
s'agit que de dire la vérité', ou plutôt ce que l'on 
croit la vérité. Je sais bien que pour un autre il 
s'agit de l'entendre ; mais cela n'est peui-Ctre pas 
impossible à tous les hommes de talent et d'es- 
prit. 



i58 l'annke Ml' sic a le. 

Voici le sujet de l'opéra de M. Massenct: 
Esclarmonde est la fille de Phorcas, empereur 
d'Orient et magicien. Il s'agit, bien entendu, 
d'un Orient de fantaisie ; par là se justifie cet 7' 
peu historique ajoute au nom de Phocas. Pour 
avoir approfondi les mystères surnaturels, l'em- 
pereur est contraint d'abandonner le trône à sa 
fille, magicienne aussi, mais qui, pour conserver 
son pouvoir, doit rester voilée jusqu'à l'âge de 
vingt ans. Alors s'ouvrira dans Byzance un 
tournoi solennel, et le vainqueur épousera la 
jeune et ravissante impératrice. 

Mais, en attendant, la ravissante impératrice 
s'ennuie. Elle s'ennuie d'autant plus qu'elle aime 
de tout son cœur, et même, et surtout autrement, 
un beau garçon qui jadis a traversé Byzance : le 
chevalier Roland, comte de Blois. A peine maî- 
tresse d'elle-même, Esclarmonde use de son art 
pour faire venir Roland dans une île enchantée. 
Elle s'y rend aussi ; et, sans détours, sans préli- 
minaires, à la seule condition que Roland ne 
lèvera jamais le voile qui la cache, qu'il ignorera 
son nom et gardera le secret de leur mystérieux 
amour, elle se livre au bien-aimé. Puis elle le 
congédie ; elle l'envoie à Blois, où certain roi, 



l'année musicale. i59 

qui répond au nom de Cléomer, est assiège par 
certain Sarrasin qui rc'pond au nom de Sarwe'gur. 
Il faut que Roland aille sauver la ville avec une 
épée miraculeuse que lui remet Esclarmonde. 

Il la sauve en effet, et Cle'omer, obéissant à la 
manie qu'ont tous les rois d'ope'ra d'offrir leur 
fille aux te'nors triomphants, propose à Roland 
la main de Bathilde. Roland la refuse et refuse 
aussi de dire ses raisons. L'éveque de Blois s'é- 
tonne, interroge au non de Dieu lui-même 
Roland, qui, menacé de payer du salut de son 
âme un silence suspect, finit par avouer au prélat 
son hymen avec une fée. Le soir même, Esclar- 
monde arrive à l'appel de son époux. Mais Té- 
vêque arrive aussi, avec tout son clergé. Il arra- 
che à la jeune femme le voile qui la cache; le 
charme est rompu ; Esclarmonde disparaît. 

Désespéré, Roland s'est retiré dans la forêt des 
Ardennes. C'est là que, par un heureux hasard, 
s'était déjà retiré l'empereur Phorcas ; Esclar- 
monde ne manque pas d'y venir à son tour, et 
Roland aussi. Sommée par son père de renoncer 
à son amant ou de le voir mourir, Esclarmonde 
feint de ne plus aimer Roland et Tabandonnc, 
pour retourner à Byzance avec le vieil empereur 



1()0 L AN.MOK MISICALK. 

Les temps sont accomplis; le tournoi va s'ou- 
vrir. Esclarmonde, quantum mutata^ n'en sera 
pas moins la femme du vainqueur. Vous pensez 
bien que ce vainqueur ne saurait être que Roland. 
On le proclame donc Tcpoux de l'impératrice, ce 
qu'il e'tait depuis quelque temps déjà. 

Vous savez, car on l'a dit partout, que ce sujet 
est emprunté à un récit de trouvère du xin*^ siècle, 
l'histoire de Parthénopex ou Parthenopeus, comte 
de Blois, et de l'enchanteresse Melior, impéra- 
trice de Byzance. Denis Pyramus serait, paraît- 
il, l'auteur de cette légende, variante moyen âge, 
comme la légende de Lohengrin^ de la fable anti- 
que de Psyché. Esclarmonde, c'est le Lohengrin 
des femmes. 

Mais le héros wagnérien est autrement pur, 
autrement intéressant que cette petite Turque 
sensuelle. Esclarmonde ne s'est pas éprise de 
Roland, comme Lohengrin d'Eisa, par compas- 
sion, par attrait moral. Elle l'aime surtout physi- 
quement ; elle le désire, et ne s'en cache pas. Elle 
se promet avec lui de brûlantes ivresses, des raf- 
finements voluptueux ; elle fera l'éducation amou- 
reuse de cet adolescent ; et toutes ces perspectives 
nous font paraître Esclarmonde aussi désirable, 



l'année mustcale. i6i 

comme elle dit elle-même, que désirante, mais 
pour les sens seulement. On n'aime guère les 
femmes qui font trop d'avances, qui prennent 
toute l'initiative d'amour; ou plutôt on les aime: 
par politesse d'abord, avec grand plaisir aussi, 
pourvu qu'elles soient belles, mais d'un amour 
incomplet et pour ainsi dire infe'rieur. 

Et puis, à toute cette sensualité' se mêle un mys- 
ticisme déplacé. Après avoir passé sous des buis- 
sons de roses une nuit divine, ou diabolique, la 
dévote amoureuse convoque des anges aux nimbes 
d'or, aux ailes roses, aux mains pieusement jointes, 
pour prendre devant eux des airs innocents et le 
ton d'une petite sainte. Cet amalgame de religion 
et de volupté n'est pas très heureux. 

Quant à Roland, il ne nous intéresse pas plus 
que sa maîtresse. Ce n'est qu'un nigaud et un 
bavard, incapable de dérober son secret aux 
investigations d'un vieil évcquc curieux comme 
une portière, auquel on n'a môme pas donné l'ex- 
cuse du fanatisme. 

Malgré ces inccriitudcs et ces faiblesses des 
caractères, malgré d'autres défauts de détail sur 
lesquels nous passons, il y a dans ce livret quel- 
ques qualités d'originalité et de poésie, une cer- 



l62 l'année MUSICALf:. 

tainc couleur légendaire et fantastique, qui pou- 
vaient se'duirc un musicien épris et chercheur de 
nouveauté', et qui devaient l'inspirer mieux. 

L'œuvre de M. Massenet nous paraît manquer 
de simplicité, d'unité et d'élévation. Elle trahit 
trop la recherche, instinctive ou préméditée, de 
l'effet. Dans la partition comme dans le poème, 
trop de fleurs, de pierreries, trop de fantasmago- 
rie et de trucs , une crainte presque constante du 
naturel et de la spontanéité. Combien je préfère 
à toute cette soie chatoyante Fhumble laine du 
Roi cCYs ; au parfum de toutes ces roses, la saine 
atmosphère des landes bretonnes ! 

La cohésion manque également à Esclarmonde ; 
l'œuvre faiblit et craque par plus d'un côté. Il y 
a dans l'ensemble des trous et comme des fuites ; 
il y en a dans chaque acte et presque dans chaque 
morceau. Trop souvent on pourrait marquer le 
point précis où l'idée se dérobe, où le souffle 
manque. Le tableau du siège de Blois n'est d'au- 
cune utilité ni d'aucun agrément ; celui de la 
forêt des Ardennes, sauf une cantilène charmante, 
n'a pas plus de portée. 

Ce n'est pas tout : l'idéal de M. Massenet, sa 
conception et son expression de l'amour ne se 



l'année MUSICALE. l63 

sont point épurées dans cette œuvre, plus sen- 
suelle que toutes les pre'cédentes. C'est là une 
question de tendances esthétiques sur laquelle 
nous reviendrons tout à l'heure. 

Enfin, la personnalité du compositeur s'est trop 
effacée derrière une autre, celle de Wagner. 
M. Massenet ne pouvait trouver un modèle ou 
un allié plus redoutable. Comme tous les grands 
hommes, peut-être plus inimitable et plus inac- 
cessible qu'eux tous, Wagner n'aide personne: il 
écrase ceux qui lui demandent du secours, il 
brise la main qu'on met dans la sienne. 

L'auteur de Marie-Magdeleine n'avait pas 
encore été hanté à ce point par le souvenir du 
maître de Bayreuh. On pourrait définir Esclar- 
monde à la fois un petit Tî^istan et un petit 'Pat^- 
sifal français ; l'imitation, ou l'aspiration, incons- 
ciente mais réelle, se manifeste par des signes 
multiples. Il serait facile d'indiquer dans Esclar- 
monde des réminiscences de mélodie ou de 
rythme: l'entrée d'Énéas (un personnage épiso- 
dique) rappelle l'entrée de Walther dans les Men- 
tîmes chanteurs ; certains appels d'Esclarmonde 
ressemblent aux cris sauvages de Rrunchild, la 
Valkyrie. Passons du détail à rcnscmblc, à la 



1()4 L AN.NKK MUSICALK. 

conception même de l'œuvre. Le choix d'un sujet 
féerique est très conforme à l'esthétique wagnc- 
rienne. Le genre fantastique a pour la musique 
des avantages et des inconvénients. Il offre cet 
avantage, entre autres, que la musique, étant par 
nature un langage idéal et forcement assez vague, 
peut se prêter merveilleusement à l'expression de 
la légende ou du rêve, à l'évocation d'êtres sin- 
guliers et mystérieux, c[ui ne nous doivent ni un 
compte rigoureux, ni les raisons logiques de 
leurs sentiments et de leurs actions. Mais le fan- 
tastique, et voici le danger presque fatal que 
Wagner n'a pas toujours évité, le fantastique 
convient surtout à la musique sans paroles ou du 
moins sans représentation. La réalité de la scène, 
réalité relative pourtant, mais encore trop absolue, 
risque de le ridiculiser. Le théâtre est trop maté- 
riel pour les chefs-d'œuvre de ce genre : pour Obé- 
7'on et le Songe d'une mût d'été ; il ne gâterait pas 
moins l'admirable Damnation de Faust. On peut 
entendre des fées et des génies ; il ne faut pas 
les voir. Si habile que soit le décorateur, si artiste 
surtout que soit le dessinateur des costumes, et 
nous avons vu comme ils le sont ici, des figurants 
ne sauraient ressembler à des anges ; un jardin 



l'année musicale. i65 

magique a facilement l'aspect d'an potager, le 
fameux rideau de roses n'est qu'une vaste pièce 
de lustrine peinturlure'e, et les apparitions dans 
la lune rappellent les réclames lumineuses qui 
recommandent, le soir, aux badauds du boule- 
vard le cacao Van Houten ou les pianos-quatuor. 

La musique, autant que le poème d^Esclar- 
monde, trahit des pre'occupations w^agne'riennes. 
Non pas que l'œuvre soit tout entière selon la 
doctrine du maître ; les purs y trouveront beau- 
coup à redire; mais la tendance est incontes- 
table, l'effort visible et d'ailleurs intéressant. 
M. Massenet d'abord abuse ici du leitmotiv^ qui 
pourrait bien finir un jour, tout comme les rou- 
lades italiennes, par devenir insupportable. Une 
phrase, assez banale du reste, entendue dès le 
prologue et sur laquelle, à la vue de l'impéra- 
trice, le chœur chante ces paroles: O divine 
Esclannonde ! revient au cours de l'opéra avec 
une telle insistance, qu'on arriverait aisément 
à la prendre en horreur. Le motif de l'évocation, 
celui du duo nuptial, ne se répètent pas avec 
moins de ténacité. 

Autre tendance wagnérienne : Torchcstre a 
souvent le rôle principal dans l'ouvrage de 



l66 L'ANNLt: MUSICALK. 

M. Massenet. C'est même à lui qu'est allé, entre 
le troisième et le quatrième tableau, le succès 
le plus éclatant. Ailleurs encore, c'est lui 
bien souvent qui chante, qui raconte, qui décrit. 
L'orchestre, plus que le récit de Phorcas, expose 
la pièce dans le prologue par des combinaisons 
de motifs tout allemandes ; au secorid tableau, 
dans une page d'ailleurs très belle, l'orchestre 
encore signale le passage des apparitions dans la 
lune consultée par Esclarmonde ; les voix des 
deux femmes l'accompagnent au lieu d'en être 
accompagnées. Plus loin, dans le duo de Roland 
et de l'évêque, l'orchestre, toujours l'orchestre, 
soutient de son chant le dialogue déclamé, et, 
voyez la vanité des systèmes et le retour ironique 
des choses de l'art, ce passage rappelle un autre 
duo, assurément peu wagnérien, celui de Spara- 
fucile et du bouffon au second acte de Rigoletto. 
Enfin, M. Massenet a tâché de donner à son 
orchestre non seulement le rôle, mais la couleur 
instrumentale de l'orchestre w^agnéricn. Il l'a de 
parti pris alourdi et assombri, chargé de sono- 
rités basses. Vous rappelez-vous, dans le Jack 
de M. Daudet, un chanteur usé qui voulait retrou- 
ver ses notes caverneuses d'autrefois ? — A ce 



l'aninée musicale. 167 

moment, dit le romancier, Labassindre fit beuh ! 
— Dans Esclarmonde^ trop d'instruments, et 
trop souvent, contre-basson, clarinette basse, 
saxophone, font comme Labassindre. Et cela sans 
grand profit pour les effets fantastiques, j'en- 
tends les effets de puissance : car les autres, nous 
le verrons, ont e'te' parfois rendus avec la grâce et 
la dextérité familières à M. Massenet. 

Voilà beaucoup de Wagner. Est-ce heureux ? 
Je ne le crois pas. Il ne faut dire, en musique ou 
autrement, que des choses personnelles. M. Mas- 
senet avait, même dans Esclarmonde^ à dire de 
ces choses-là ; pourquoi les dire dans une langue 
qui n'est pas tout à fait la sienne et ne sera jamais 
que celle du maître qui l'a créée à son usage et 
surtout à sa taille ? 

Une part ainsi faite aux critiques générales 
d^Esclar monde ^ il en faut faire une autre aux 
éloges particuliers et pour ainsi dire locaux. Il va 
de soi qu'on n'entend pas sans y prendre parfois 
grand plaisir une partition de M. Massenet. On 
peut la discuter, la blâmer au besoin ; on ne la 
dédaigne et surtout on ne l'accable pas. 

Le prologue, ainsi que nous le disions, est 
fait de quelques motifs principaux, sur lesquels 



l68 l'année MUSICALE. 

se posent les phrases déclamées de rempcrciir 
Phorcas. Il ne manque ni d^une certaine gran- 
deur, ni d'une certaine aridité. Le second tableau 
représente une terrasse du palais impérial. 
Esclarmonde rêve à son chevalier, et sa rêverie 
commence par une phrase d'un tour gracieux et 
tendre: Comme il tient 7na pensée ! qui malheu- 
reusement faiblit trop vite. L'évocation aux 
esprits de Tair, de l'onde et du feu est moins 
puissante que perçante. Le musicien abuse ici 
pour la première fois (ce ne sera pas la dernière) 
des notes exceptionnelles que la Providence a 
malheureusement prodiguées à la charmante inter- 
prète du rôle d'Esclarmonde. J'aimerais entendre 
évoquer les éléments avec plus de poésie et moins 
d'acuité. En revanche, la description plus sym- 
phonique que vocale de la fantasmagorie lunaire 
est fort remarquable, pleine de mouvement et de 
vie. Elle équivaut à la vision même, à la vision 
d'une chasse lancée à fond de train. Le thème de 
l'évocation, très rythmé, très précipité, sonne à 
Torchestre avec une autre puissance que tout 
à l'heure sur les lèvres de la jeune fille. De rudes 
fanfares éclatent; Esclarmonde les redit à pleine 
voix, et des clochettes tintent joyeuses à l'unisson 



l'année musicale. 169 

de ses cris joyeux. A la bonne heure 1 voilà qui 
est bien; cela est serré, franc et fort. 

Les deux tableaux suivants n'en font qu'un ; 
ils se succèdent sans interruption et ne sont que 
les deux phases d'une même scène d'amour : 
avant et après. Pendant, on baisse un rideau et 
l'orchestre joue seul. Ce long, ou ce double duo, 
est évidemment le point culminant et le point 
délicat de l'ouvrage. Il en est sans contredit la 
meilleure page, celle où M. Massenct s'est le 
plus heureusement souvenu de lui-môme. Nous 
disons souvenu : car, malgré la grâce, la ten- 
dresse, la passion de cette scène d'amour, il ne 
nous semble pas que le musicien se soit ici 
dépassé, qu'il ait fait un grand pas en avant et 
donné, en un sujet qui convenait si bien à sa 
nature, tout ce que nous pouvions espérer, tout 
ce que nous espérons encore de lui. 

Roland s'avance à travers les buissons fleuris 
de l'île enchantée. Les génies l'entourent de leurs 
rondes gracieuses et l'invitent à les suivre. Char- 
mants dessins d'orchestre, à peine esquissés ; 
toute la transparence et la Huidilé possibles; une 
musique qui semble la vibration de l'atmosphère 
elle-même ; des alternatives heureuses de rythme 

10 



ijo l'année musicalk. 

sautillant et langoureux tour à tour; partout cette 
main légère qu'on pouvait être sûr de retrouver 
ici; jolie entre'e et jolie cantilène d'Esclarmonde; 
dans les préliminaires du duo, un peu d'incerti- 
tude, de gaucherie voulue qui ne messied pas, et 
le duo commence. Certes, il est mélodieux, ce 
duo ; harmonieux aussi ; mais là encore, là sur- 
tout, j'attendais autre chose: un rythme plus 
original, moins familier à nos oreilles que ce 
rythme sur lequel ont flotté déjà tant de duos 
d'amour, depuis celui de Roméo jusqu'à celui 
d'Eve et à celui du Cid^ peut-être le plus tou- 
chant. Les réponses lointaines du chœur: 
Hymen! Hyménée ! font bien; à la lecture du 
moins, car au théâtre on ne les entend pas. La 
progression qui termine le duo n'est pas non 
plus très nouvelle ; un crescendo haletant monte 
de note en note, et une explosion trop prévue 
amène la chute du rideau. Il était temps de 
dérober sous les roses les ardeurs touchant à la 
frénésie d'Esclarmonde et de son bien-aimé. Il 
était naturel d'en indiquer en quelques mesures 
le paroxysme et l'apaisement, comme a fait 
Gounod dans Faust à la fin de l'acte du jardin. 
Mais M. Massenet a fait bien davantage. Grâce 



L ANNEE MUSICALE. I7I 

à une péroraison d'orchestre étonnamment 
expressive et d'ailleurs assez puissante, grâce 
à cet entr'acte, qui n'en est un que pour les spec- 
tateurs, nous entendons ce que nous ne voyons 
pas. 

Nous sommes témoins par les oreilles, ne 
pouvant l'être par les yeux. Jamais encore on 
n'avait, je crois, fait une description sonore 
aussi fidèle, aussi détaillée, de la manifestation 
physique des tendresses humaines (vous voyez 
que je tâche de m'exprimer convenablement). 
Tout est noté, et gradué ; les violons commen- 
cent doucement ; puis les altos arrivent à la res- 
cousse, puis le quatuor; les sonorités s'enflent, 
le mouvement se précipite et le tout aboutit à un 
éclat général et terriblement significatif. Allez 
écouter cette symphonie éminemment sugges- 
tive, et, comme dit le pigeon de La Fontaine, un 
oiseau à citer en telle occasion, « vous y croirez 
être vous-même ». L'orchestre dans les sons 
brave l'honnêteté; l'instrumentation de M. Mas- 
senet était déjà luxuriante; la voilà luxurieuse, 
et la fleur de sensualité que le jeune maître avait 
toujours cultivée a Hni par s'épanouir comme \a 
fleur de Talocs, avec un fracas de tonnerre. 



1-2 L ANNKlv MUSICALF. 

Je ne dis pas que ce soit beaucoup de bruit 
pour rien; ce rien est quelque chose, quelque 
chose même de délicieux; mais le sujet ainsi 
traite' nous donne une vision ou une audition 
d'amour trop exclusivement sensuelle. L'unisson 
de ces violons pâmes représente trop l'unisson de 
deux corps (je ne parle plus instruments), et trop 
peu celui de deux âmes. Il y a là, je crois, un 
manquement à la délicatesse esthétique, un dé- 
placement et peut-être un abaissement de l'idéal 
du musicien. 

On ne s'en fût point alarmé, ni peut-être même 
aperçu, si le réalisme de cette musique était sauvé 
par une irrésistible beauté. L'art a le droit de 
rendre la sensation comme le sentiment ; mais le 
devoir alors, pour se faire pardonner, de la 
rendre avec une intensité, avec une sincé- 
rité et une éloquence que nous ne trouvons pas 
dans Esclarmo7ide. Je vois ici les intentions du 
talent, je ne subis pas la souveraineté du génie. 
Je ne suis pas terrassé comme par certaines pages 
de Tristan et Yseult^ je ne suis pas non plus 
troublé de ce trouble adorable que répandent les 
pages amoureuses de Faust et de Roméo. Quel- 
ques réserves une fois faites, je n'aurais pas 



L ANNEE MUSICALE. 



demandé mieux que de suivre M. Masscnet, mais 
il ne m'a pas entraîne. 

Le bruit nuptial s'éteint peu à peu ; tout se dé- 
tend et s'apaise; mais voici que le rideau se relève 
sur un second tableau d'amour, d'amour satisfait 
et un peu las, quelque chose d'analogue à la vieille 
gravure du carquois épuisé. Entre les amants 
s^engage une nouvelle scène, naturellement plus 
calme. Dans la phrase qui revient deux fois, ter- 
minée soit par Roland, soit par Esclarmonde, 
on est heureux de ne plus retrouver l'essouffle- 
ment, la hâte fatigante, j'allais dire poussive, des 
pages qui précèdent. Pour les premières paroles: 
Chère épouse^ 6 chère maîtresse^ on voudrait 
peut-être un peu moins de maniérisme, on se 
passerait de ce g-rupetto trop mièvre ; mais on ne 
saurait souhaiter une chute plus élégante, une 
plus tendre réponse d'un orchestre ici délicat et 
pénétrant. Les anges, aussi bien que les démons, 
obéissent aux volontés d'Esclarmonde. Ils arri- 
vent à sa voix et la jeune femme, prenant devant 
eux l'air le plus convenable, leur donne ses 
instructions mystiques. Deux d'entre eux lui 
remettent l'épée miraculeuse de saint Georges, 
dont elle arme son bien-aimé. J'aime assez le 

10. 



1 j4 l'année musicalk. 

caniiquc de Roland recevant le glaive sacré, 
ihènie bien franc, d'un sentiment à la fois 
héroïque et religieux, avec une heureuse couleur 
moyen âge. Il n'a qu'un tort, si c'en est un, celui 
de débuter par certaine formule liturgique dont 
Wagner a fait un des principaux motifs de Par- 
sifal. Voilà les deux meilleurs tableaux âCEsclar- 
monde; les autres ne se tiennent guère. Inté- 
ressez-vous donc au vieux roi Cléomer, à ses 
lamentations banales, au facile triomphe de 
Roland et de son épée magique! — La musique 
ici, du moins au début, n'est que le bruit, un 
bruit effroyable, un vacarme qui déchire les 
oreilles, un tintamarre sans grandeur ni puis- 
sance. La prière de l'évèque est glaciale, et la 
foule ferait mieux de suivre des yeux le combat 
et de nous le raconter, que d'entonner, en dehors 
de toute action dramatique, une importune et 
médiocre oraison. 

Dans la scène suivante, deux excellentes pages : 
d'abord la mélodie de Roland : La nuit bientôt 
sera venue^ avec son rythme original, et sur les 
mots : O mon épouse, à ma maîtresse^ des syn- 
copes langoureuses et charmantes ; plus loin, la 
belle, fort belle plainte d'Esclarmonde: Regarde- 



L ANNEE MUSICALE. 



les, ces yeux, écrite dans an sentiment très pro- 
fond, très sincère, de douleur et de honte virgi- 
nale. Mais oui, virginale ; car cette jeune per- 
sonne garde malgré ses écarts des grâces 
étonnamment pudiques. Elle soupirera encore 
dans la foret des Ardennes une cantilène d'une 
exquise pureté: En retrouvant la vie et la pensée. 
Puis ce sera fini, nous n'aurons plus qu'une 
phrase touchante du ténor au dernier tableau : 
Mon nom est Désespoir, je ni'appelle Douleur. 
Le reste ! Permettez-nous de n'en rien dire, sur- 
tout de ne pas nous engager dans la fâcheuse 
foret des Ardennes, rendez-vous général des per- 
sonnages de la pièce, de ceux qui viennent de 
Blois comme de ceux qui viennent de Gonstanti- 
nople. Les librettistes et le musicien se sont 
égarés dans cette foret fatale, où ce n'est vraiment 
pas la peine de les suivre. 

M. Massenet ne se plaindra pas des interprètes 
d^Esclannonde ; il a ceux qu'il avait rêvés : 
M^^'' Sibyl Sanderson, d'abord. Le joli nom et la 
jolie créature ! Dans le pays où elle est née, 
comme cette autre Américaine dont parle Musset : 

Jamais deux yeux plus beaux n'ont du ciel le plus pur 
Sondé la profondeur et réfléchi l'azur. 



\j6 l'anm^e musicale. 



Il fallait celle purcie de rci^ard, cette ingciiuiié 
chaste pour aiienuer le rôle un peu vif d'Esclar- 
monde. Le talent de M"° Sanderson consiste sur- 
tout dans une grâce naturelle, dans une intelli- 
gence qui préserve l'actrice et la chanteuse des 
gestes maladroits et de l'expression fausse. La 
voix est un peu mince, surtout dans le médium, 
mais exceptionnellement haute, capable de donner 
au besoin et môme plus que de besoin des notes 
suraiguës, contre-mi^ contre-fa^ contre-sol^ toutes 
aussi prodigieuses que peu agréables. Il y a dans 
Esclarmonde deux nouveaux instruments à notes 
extrêmes : l'un en bas, c'est, m'a-t-on dit, un 
sarussophone ; Tautre en haut, c'est la voix de 
M^^'' Sanderson. — M^^° Na.rdi, qui n'a que quel- 
ques phrases à dire, ne les dit ni à la cave ni au 
grenier, mais entre les deux, et très bien, d'une 
voix naturelle et timbrée; elle a du style, du 
goût et de la physionomie. — M. Gibert a la voix 
un peu vulgaire ; il a presque bien chanté certains 
passages, notamment le dernier acte; il ne pousse 
pas encore ses notes avec autant de furie que la 
plupart des ténors, mais, hélas ! il y arrivera. 



Y^ rcv5 Yti? r^ij rïNj r7\? f^ rtv v^ r^ij rtv> rti? r^ itCl? yti> yz^ y:\:. 




VII 

STENDHAL CRITIQUE MUSICAL 

20 juin 1889. 

|n des écrivains d'autrefois que les 
c'crivains d'aujourd'liui nous prônent 
le plus, est certainement et malheu- 
scment Stendhal. Le stcndhalismc 
est une des plus fâcheuses manies de notre litté- 
rature, mais des mieux portées. Les jeunes 
maîtres de l'analyse, les devins les plus clair- 
voyants de la pensée du siècle finissant se récla- 
ment de lui ; c'est avec ses procédés qu'ils obser- 
vent les états d'âme , qu'ils cataloguent les 
phénomènes intérieurs et interprètent les docu- 
ments humains ou féminins ; ils ont, soi-disant, 
découvert Henry Beyle ; je croirais plutôt qu'ils 
l'ont inventé. C'est un peu, beaucoup la faute de 
M. Taine, qui l'a appelé un grand romancier ci le 



178 l'a.nnkk musicalk. 

plus grand psychologue du siècle. Ce n'est pas la 
faute de Sainte-Beuve, qui trouva jadis les deux 
qualifications tant soit peu exagérées, et ne se gêna 
pas pour déclarer que les romans de Stendhal 
« sont toujours manques, maigre de jolies parties, 
et somme toute détestables ». C'est encore moins 
la faute de M. Augustin Filon, qui récemment 
demandait à M. Paul Bourget et aux jeunes 
hommes de talent qui marchent près de lui « la 
permission de ne pas les croire, lorsqu'ils se disent 
les élèves de Stendhal. Je vous en prie, écrivait le 
chroniqueur littéraire de la Revue Bleue^ ne placez 
pas parmi vos dieux ce vilain bonhomme, n'ac- 
crochez pas ce triste ancêtre au-dessus de votre 
table de travail : Stendhal n'est pas digne d'avoir 
des élèves comme vous. » 

A la bonne heure ! Voilà qui nous ôte. à nous 
chétif, la honte d'un ennui désormais avouable. 
Nous ne craignons plus qu'on crie haro sur nous, 
si nous rêvons d'enlever ne fût-ce qu'une petite 
pierre au prétentieux édifice de cette exorbitante 
renommée. 

Avant de faire des romans, Beyle fit de la 
critique, et très mal ; c'est ce que nous allons 
tâcher de faire voir. 



L ANNÉE MUSICALE. I 79 

A dessein, sans doute, il choisit pour pseudo- 
nyme le nom approximatif de la petite ville 
saxonne où était né Winckelmann ; mais comme 
critique musical, voilà tout ce qu'il eut jamais 
d^allemand. Il ne signait pas encore Stendhal 
quand il publia, en 1814, son premier livre: 
Vies de Haydn^ de Mo:{art et de Métastase. 
L'italianisme de Beyle se révèle déjà dans l'addi- 
tion de ce dernier nom aux deux premiers. Trinité 
singulière ! Que dirait -on aujourdUiui d'un 
volume intitulé : Vies de Rossini^ de Mcyerbeer 
et de M. Hippolyte Bis ! 

Beyle publia cette triple biographie sous le 
nom de Louis-Alcxandre-Gésar Bombet et avec 
toutes sortes de précautions, destinées, selon 
Sainte-Beuve, à déguiser et sa propre personnalité 
et celle de quelques auteurs qu'il avait au moins 
imités. Ce n'était vraiment pas la peine de se faire 
plagiaire pour si peu. Quand je dis si peu, je ne 
parle que de la qualité, car le volume a plus de 
trois cents pages. 

Dès l'introduction de l'édition de 181 7, Beyle 
affiche un profond dédain pour le goCit musical 
français. Il n'était pas le premier à décrier son 
pays, et Rousseau, pour ne ciicr que lui, avait 



i8o l'annéi*: MUSICAL!-:. 

déjà donne Tcxcmplc du dcnigremcnt national. 
Le mépris, plus que la connaissance de nous- 
mC'mes, est encore à la mode chez les critiques de 
notre temps; mais c'est à F Allemagne aujourd'hui 
qu'il est de bon goût de nous sacritier. 

L'Italie jadis avait toutes nos faveurs et faisait 
nos uniques délices. Nous avons appris, hélas! 
qu'il est dangereux de la trop aimer, fût-ce en 
musique. Stendhal radorait,et rétroiiesse, l'aveu- 
glement de sa critique ne vinrent que de cet 
italianisme effréné. Tout en Italie, où se passa 
presque sa vie entière : la douceur du climat, la 
facilité des mœurs, la frivolité d'un art charmant, 
mais trop souvent superhciel, Tignorancc ou le 
dédain de la musique allemande, tout cela devait 
incliner Stendhal vers une esthétique avant tout 
sensuelle et parfaitement conforme, d'ailleurs, au 
sensualisme philosophique d'un disciple de 
Condillac. Stendhal eût souscrit sans doute à 
cette définition exclusivement matérielle de la 
musique : l'art de combiner les sons d'une 
manière agréable à Toreille. Les mots : plaisir 
phvsiquc, reviennent sans cesse sous sa plume et 
résument sa doctrine. « La base de la musique, 
écrit-il quelque part, est le plaisir physique. » 



I 



L ANNEE MUSICALE. I»I 

Et ailleurs : « Je concluais de tout ceci que si en 
musique on sacrifie à quelque autre vue le plaisir 
physique qu'elle doit nous donner avant tout, ce 
qu'on entend n'est plus de la musique, c'est un 
bruit qui vient offenser notre oreille sous prétexte 
d'émouvoir notre âme. C'est pour cela, je crois, 
que je n'assiste pas sans peine à tout un opéra de 
Gluck. )) 

Que le plaisir physique soit un élément de la 
musique comme des autres arts, cela va sans 
dire ; mais il va sans dire aussi que ce n'en est 
pas l'élément unique. Il y a d'admirables disso- 
nances et presque des fausses notes sublimes. Je 
sais bien qu'il n'y en avait guère à l'époque de 
Stendhal, où la musique était à peine encore, 
malgré Haydn et Mozart, ce que Beethowen 
surtout a fait d'elle : un art d'expression. Elle 
était belle par clle-mcme ; elle était à elle-même 
son propre, son unique objet. Mais ce n'était pas 
une raison pour Taimer à la façon de Stendhal, 
comme on aime un sorbet dégusté le soir sur une 
terrasse italienne. Pour un prétendu penseur, 
voilà de pauvre esthétique, et la musique peut- 
être méritait un peu plus de cette fameuse analyse 
et de cette profonde psyclK)h)gie ! 

Il 



i82 l'année musicale. 

Stendhal est un arridrd. Il retarde même sur 
son t^poque, qui pourtant n'allait pas très vite. 

11 admet Haydn presque sans réserves, mais 
son admiration pour Mozart a des scrupules 
comiques. Quant ù Beethoven, il prononce à 
peine son nom. Si d'ailleurs il célèbre Haydn, 
c'est à sa manière, et sa manière est absurde. 
Impossible de plus mal comprendre, de plus 
mal définir et expliquer le génie d'un maître, 
de parler de lui en termes plus saugrenus, moins 
appropriés à sa nature. Et quels rapprochements 
ridicules entre les artistes divers ! Stendhal dresse 
quelque part une liste comparative des peintres 
et des musiciens qui fait rêver. « Je vous la 
confie, écrit-il à son correspondant supposé, à 
condition cependant que vous ne rirez pas trop. » 
Il se méfiait, et il avait raison. N'avait-il pas 
trouvé que Durante est le Léonard de Vinci de 
la musique; Galuppi en est le Bassan ; Piccini, 
le Titien ; Sacchini, le Corrège et Mozart le 
Dominiquin ! Le tableau synoptique s'achève par 
un parallèle entre l'auteur de Don Juan et celui 
de la Communion de saint Jérôme. Pourquoi 
pas entre la partition et le tableau ! 

Revenons à Haydn : « Les allegro de ses 



l'année musicale. i83 

symphonies, pour la plupart très vifs et pleins 
de force, vous enlèvent à vous-même » — Nous 
voilà bien renseignés. — « Ils commencent ordi- 
nairement par un thème court, facile et très 
clair ; peu à peu, et par un travail plein de génie, 
ce thème, répété par les divers instruments, 
acquiert un caractère mélangé d'héroïsme et de 
gaieté. Ces teintes de sérieux sont les grandes 
ombres de Rembrandt et du Guerchin qui donnent 
tant d'effet aux pai^ties éclairées de leurs 
tableaux. » Rembrandt et le Guerchin ensemble, 
et à propos de Haydn ! Quel analyste que ce 
Beyle et comme il saisit les rapports des choses 
et des gens ! 

Ce n'est pas tout : Haydn, selon lui, manie 
l'orchestre comme Hercule se servait de sa 
massue ; il ressemble non seulement à Rembrandt 
et au Guerchin, mais à Claude Lorrain, et à 
l'Arioste et à Shakespeare; et sa musique est 
pleine d'imagination romantique ! — <c Vous qui 
le connaissez, vous savez bien que non. » 

L'étude sur Mozart n'est qu'un amas d'anec- 
dotes controuvécs et de renseignements faux ; la 
correspondance authentique du maître en témoi- 
gnerait au besoin. Quant ù la musique de 



184 l'a \NI':E MUSICALE. 

Mozart, Stendhal la rcsume par des formules de 
cette portée et de cette envergure: « Les qualités 
qui frappent dans sa musique, indépendamment 
du génie (!!!), c'est la manière neuve d'employer 
Porchestre et surtout les instruments à vent. Il 
tire un parti étonnant de la flûte. » Au moins on 
ne reprochera pas à cette critique-là d'être trop 
suggestive ! 

Ailleurs, vantant cette histoire à dormir debout 
qui servit de livret à la Flûte enchantée : « La 
pièce, dit - il, qui ressemble aux jeux d'une 
imagination tendî^e en délire^ est divinement 
d'accord avec le talent du musicien. » Et voilà 
presque Schikaneder au niveau de Mozart. 
Stendhal avait pour les librettistes des trésors de 
bonté. N'a-t-il pas déclaré Métastase égal à 
Shakespeare, à Virgile, et de beaucoup supérieur 
à Racine et à tous les autres grands poètes? 

Quand d'aventure Stendhal hasarde une idée 
un peu générale, elle est fausse. Par exemple, 
comparant la musique vocale à la musique 
instrumentale, et par cela môme la musique 
italienne à la musique allemande, il écrira: 
« Tout le temps qu'on joue du violon ou de la 
« flûte, on est attentif à la beauté ou à la justesse 



L ANNEE MUSICALE. lôD 

« des sons, et non pas à ce qu'ils expriment. 
« Notez ce mot; il explique encore le secret des 
deux musiques. » En effet ; mais il l'explique 
contrairement à l'opinion et aux préfe'rences de 
Stendhal. Des deux musiques, c^est l'italienne 
qui n'a soin que de la beauté sonore, et l'alle- 
mande qui cherche l'expression. 

La Vie de Rossini, publie'e en i853, ne vaut 
pas mieux que celles de Haydn, de Mozart et 
de Métastase. Neuf ans n'éclairèrent pas la 
religion, ou plutôt la dévotion aveugle de 
Stendhal. Il écrivit un gros volume en l'honneur 
du Rossini de Tancrède, de V Italienne à Alger ^ 
dn Barbier, d^Otello, de la Ga^:^a-Ladra; mais 
quand parut Guillaume Tell^ il n'ajouta rien à 
son dithyrambe; il n'eut garde de le compléter, 
au besoin de le corriger. L'évolution singulière qui 
fait la plus pure gloire du maître italien, fit sans 
doute l'étonnement, peut-être le scandale de son 
panégyriste, que les hardiesses d'Otello et de 
Mosé avaient commencé d'effaroucher. A son 
opéra de prédilection, à Tancrède^ qu'il qualifie 
pourtant de divin, il reprochait déjà des harmo- 
nies par trop allemandes. Pour lui, Rossini, 
depuis TancrùdCy las de charmer les hommes, 



l86 l'aNNKK MUSICAL!-:. 

avait entrepris de leur faire peur. La musique 
LVOtcllo, dit Stendhal, est admirable sous tous 
les rapports autres que celui de Texpression. Par 
malheur, ce reproche tombe sur le premier 
opéra de Rossini, parmi ceux qu'analyse Stendhal, 
où commencent à paraître précisément le souci 
de l'expression et la préoccupation du pathétique. 
Stendhal parle à peine, et avec dédain, du troisième 
acte d'O/d/o, et c'est peut-être le seul qui restera. 
Tel était du moins l'avis de Rossini lui-même, 
qui s'y connaissait et se connaissait. 

Les jugements de Stendhal sont presque tous 
à l'avenant. En voici encore un, pris au hasard : 
« Le spectateur voit à l'instant que quand cette 
jalousie-là conduirait à un crime, il faudrait en 
accuser le délire d'un cœur torturé par la plus 
affreuse douleur dont l'âme humaine soit suscep- 
tible. » Devinez à quoi s'appliquent ces grands 
mots ! Au petit duo des Noces de Figaj'O entre 
le comte et Suzanne, à ce délicieux marivaudage, 
qui ne pouvait donner qu'à un Stendhal des 
idées d^assassinat. 

En littérature, l'auteur de la Chartreuse de 
Parme a des appréciations comme celle-ci (en 
1823) : «... depuis la mort des derniers hommes 



l'année musicale. 187 

de génie, d'Eglantine et Beaumarchais. » En 
peinture, il regretta toujours que Léonard de 
Vinci fût né trop tôt pour se former à Técole du 
Guide! 

Voilà ce qu'écrivait il y a quelque soixante ans 
un critique qui passse pour une manière de 
grand homme! Mais alors, qu'est-ce que nous 
écrivons donc nous-mêmes, nous qui ne sommes 
pas de grands.... pardon, un grand homme, car 
je ne me permettrais pas de parler de mes 
confrères et de faire sur eux aussi ce retour 
mélancolique et découragé. 




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4 

I 



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h^/^^/^h^^^^. 



VIII 



Théâtre de l'Opéra : la Tempête, ballet en trois actes, 
d'après Shakespeare, de MiM. Jules Barbier et Hansen ; 
musique de M. Ambroise Thomas. — La saison italienne. 
— La musique à l'Exposition. 



i5 juillet 1889. 



^Eux des abonnes de l'Opéra, et ils 
t]/y^^<-v^ sont Ic'gion, qui goûtent surtout la 
^\^^y^^ danse, doivent être heureux. La saison 
a c'té bonne : on leur a donne' une 
cinquantaine de fois un ope'ra ancien avec un 
ballet nouveau ; on vient de leur donner encore 
un ballet, et celui-là sans opéra. De'cidément 
Shakespeare est très dansant : on danse dans 
Hamlct ; on danse dans Roméo (et vous vous 
souvenez avec quel à-propos) ; on fait plus que 
danser dans la Tempête: on danse la Tempête 
elle-même et tout entière. A quand VOtJielîo de 
Verdi avec le divertissement de rigueur ? Quand 

IL 



IQO K AN.NKK Ml SI CAL K. 

fera-t-on inscrire au fronton du théâtre, en les 
modirtani un peu, ces paroles connues des 
Huguenots: « Elles dansent encore... Ils ne 
chantent plus. » 

La Tempête , ballet fantastie]ue, d'après Shakes- 
peare, dit la partition. Ce d'après est délicieux. 
Passe encore pour le Caliban de M. Renan, dont 
rironie sereine et le scepticisme harmonieux 
donnèrent jadis à la féerie shakespearienne un 
curieux épilogue. M. Renan pouvait se risquer à 
faire parler les personnages de Shakespeare après 
et d'après Shakespeare; mais, fût-on M. Jules 
Barbier, il est téméraire de les faire danser. Ariel, 
Prospero, Miranda, qu'y a-t-il de commun entre 
la danse et vous, êtres exquis, symboles déli- 
cieux de ridéalismc, de la bienveillance et de 
l'amour, de la compassion pour la souffrance et 
de rindulgence pour les fautes humaines ? 
Qu'ont à faire les entrechats et les gambades 
avec ces mystérieuses féeries, que l'auteur de 
Caliban appelait si bien « des batailles de l'idée 
pure ! » Derrière les fantaisies, les bizarreries, 
les obscurités même de la Tempête^ on entrevoit 
du moins Téternelle antithèse du bien et du mal, 
de la laideur et de la beauté ; on sent chez le 



II 
I 



L ANNEE MUSICALE. 



poète la croyance, la fortifiante conviction que 
cette beauté, que cette bonté' triompheront un 
jour et que leur règne arrivera. Si, comme on le 
dit, la Tempête est le dernier drame de Shakes- 
peare et l'adieu à son génie, c'est un adieu plein 
de douceur et d'espérance ; c'est, après une 
longue et douloureuse mclée avec les réalités 
humaines, le repos et la consolation cherchés 
dans les fictions surnaturelles et les rêves divins. 
Il n'y avait pas là de pirouettes ; mais on en a 
mis partout. M. Jules Barbier, relisant un jour 
la Tempête^ aura trouvé que les noms d'Ariel et 
de Miranda ne manquaient pas d'une grâce ailée, 
presque dansante ; que Caliban était tout indiqué 
pour figurer le sauvage traditionnel (voir l'Orion 
de Sylvia)^ qui prend la taille aux danseuses 
effarouchées et qui s'enivre ; que Ferdinand, 
prince de Naples^ ferait un rôle à souhait pour 
un joli petit monsieur frisé qui pivoterait sur 
ses jambes grises et mettrait de temps en temps 
la main sur son cœur. Prospero d'ailleurs ne 
dit-il pas quelque part à quelqu'un : « Cette 
sorcière, dans Tacccs d'une rage implacable, 
t'enferma dans l'intérieur d'un pin, entre les 
étroites cloisons duquel tu restas cruellement 



102 L ANM:K MUSICAL!-:. 

emprisonne pendant douze années. » Voilà un 
motif chorégraphique qui s'imposait. — En voici 
un autre non moins intéressant : « Les farfadets, 
dit encore Prospero à Caliban, s'exerceront sur 
toi. Tu seras criblé de piqûres aussi serrées que 
les cellules d'un rayon de miel, et plus cuisantes 
que si elles étaient faites par les aiguillons des 
abeilles. » Et nous avons vu tout cela. Nous 
avons vu Caliban livré aux voltigeantes abeilles 
qui, de leurs flèches d'or, ont criblé son échine 
de monstre; nous Pavons vu ensuite enfermé 
dans le tronc d'un arbre. Nous avons vu d'autres 
belles choses encore : d'abord, en plein ciel, un 
blanc fantôme de femme, pareil à celui de la 
mère de Max dans le Freischut:{. C'est la défunte 
mère de Miranda qui prie les anges de veiller 
sur sa fille. Puis le décor change et représente 
une plage fleurie au bord d'un golfe bleu. Là 
s'ébattent les libellules, en coquetterie avec 
Caliban. Une barque paraît, d'où descend un 
pêcheur napolitain, portant dans ses bras la 
petite Miranda, qu'il abandonne au pied d'un 
aloès. Ariel l'élève et la recueille dans une grotte 
d'azur, où l'enfant devient la souple et spirituelle 
M'^*= Mauri, aux pieds plus légers qu'Achille. Un 



l'année musicale. 193 

jour, Miranda, apercevant un navire, manifeste 
un de'sir irrésistible de voir ce navire se briser. 
Ariel aussitôt déchaîne la tempête et le vaisseau 
fait naufrage. Parvenu sain et sauf au rivage, le 
jeune Ferdinand s'éprend de Miranda, qui 
le lui rend bien. On voit alors Ferdinand fendre 
du bois, se battre avec une hache contre de 
vilains géants, offrir à Miranda une corbeille de 
fruits et faire encore mille autres gentillesses. 
Enfin arrive un bateau superbe, chargé des plus 
charmantes personnes ; Ferdinand et Miranda y 
montent, et tandis que la proue du navire menace 
M. Vianesi, le rideau tombe sur ce qu'on appelle 
une apothéose. Maintenant relisez Shakespeare, 
et tâchez de pardonner à M. Barbier. 

Pardonnez aussi à ce genre artistique, et, 
comme diraient les philosophes, à cette catégorie 
de l'esprit humain qu'on appelle le ballet. Plus 
je vois de ballets, plus je trouve que les jambes 
sont décidément des moyens d'expression insuf- 
fisants ; rien de plus difficile à comprendre que 
les jambes, même aidées des bras. Si du moins 
on pouvait compter, pour s'éclairer, sur les jeux 
de physionomie: mais point. L'esprit s'égare au 
milieu de ces aimables sourires, de ces moues 



I()4 L ANNKK MUSICAL!:. 

boudeuses et de ces frissons unirormemcnt mutins. 
Veut-on, par exemple, en langage chorégraphique, 
désigner un diadème, on s'enveloppe le front d'un 
geste circulaire, qui peut tout aussi bien symbo- 
liser la migraine que le bandeau des rois. Le reste 
est à l'avenant. En trois actes de ballet, de ce ballet 
surtout, pas une idée, et, pour le spectateur, 
l'humiliation prolongée de ne rien comprendre. 
Véritablement ce n'est pas la parole, c'est le 
geste qui a été donné aux hommes et surtout aux 
femmes pour déguiser leur pensée. 

Il y aurait moyen cependant, il doit y avoir 
moyen de faire mieux: de mettre dans un scénario 
chorégraphique plus d'agrément et de poésie. On 
composerait peut-être de jolis ballets avec les 
contes de fée, avec la Biche an bois ou la Belle 
au bois dormant. Un musicien d'aujourd'hui 
pourrait accompagner de symphonies adorables 
le sommeil de la Belle ou le passage du prince à 
travers la forêt enchantée. Je souhaiterais là très 
peu de pantomime et beaucoup de tableaux, de 
paysages en musique. La fonte des balles du 
Freischiit^ est un spécimen admirable du genre 
que nous rêvons. Que diriez-vous encore d'un 
orage comme celui de la Symphonie Pastoi'ale^ 



L AN.\KE MUSICALE. 1 Çp 

OU bien, dans une grotte d'azur, au besoin celle 
de la Tempête, de l'ouverture de Fingal de Men- 
delssohn ? 

Qui regretterait alors le pas consacré des 
bijoux ou de l'éventail et ces éternelles sima- 
grées, ridicules débris d'un art primitif, qu'il 
faudrait laisser aux sourds-muets et aux enfants, 
d'un art inférieur qui n'a jamais inspiré les grands 
maîtres ni produit de chefs-d'œuvre, — cela dit 
sauf le respect dû aux récits qu'on nous a faits du 
Corsaire et de Gisèle ou les Willis ? 

Dans une scène de son Caliban, au moment où 
Prospero invoque les esprits bienfaisants, dont 
le frémissement produit un accord presque 
imperceptible, M. Renan a écrit en note: Air à 
composer par Gounod. Ce n'est pas M. Ambroise 
Thomas qu'il a désigné. Nous n'aurions pas non 
plus songé au vénérable directeur de notre 
Conservatoire pour organiser une sauterie. Ce 
n'est ni à cet âge ni avec ce genre de talent 
qu'on donne à danser. M. Ambroise Thomas 
n'a rien de M. Léo Delibes. Je sais bien qu'il 
a écrit le joyeux Caïd; mais il y a longtemps, 
et l'on dit qu'il en garde toujours quelque 
remords. Il a écrit aussi le ballet d'Hanilct, 



ic)6 l'anm^e musicale. 

mais i.VIIiVulct je prcTcrc beaucoup d'autres 
choses au ballet. 

Il serait dillicile de parler avec admiration de 
la partition nouvelle de M. Ambroisc Thomas; 
mais il serait malséant d'en parler sans courtoisie 
ni déférence. On doit le respect à la vieillesse du 
talent et peut-être encore plus d'égards à de 
grands souvenirs qu'à d'heureuses promesses. On 
discute l'œuvre d'un commençant ; on s'incline 
devant celle d'un maître au terme d'une longue 
et belle carrière. La musique de M. Ambroise 
Thomas est ce qu'elle devait être : un peu pâle, 
un peu grise; la flamme y manque, mais non pas 
les reflets, et çà et là tel ou tel morceau : l'intro- 
duction, le second pas des libellules, le sommeil 
de Miranda, les chœurs dans la coulisse ; tout cela, 
par la pureté du style, par le bon goût de l'ins- 
trumentation, s'impose encore à notre estime. Il 
a plu à M. Ambroise Thomas d'écrire une der- 
nière fois un peu de musique; j'aurais mieux 
aimé le voir s'inspirer de poésie que d'entrechats, 
voilà tout. Il s'est rappelé, un peu plus tard que 
de saison, les deux vers de la petite ronde : 

Entrez dans la danse! 
Voyez comme on danse! 



l'année musicale. 197 

N'est-il pas excusable d'en avoir oublie' le com- 
mencement : 

Nous n'irons plus au bois, 
Les lauriers sont coupés! 

Notre critique est un peu en retard avec bien 
des c'trangers et des étrangères : une Ame'ricaine, 
une Australienne, des Italiens et des Russes, sans 
compter les Roumains, les Arabes et les Java- 
naises! Cette année d'Exposition est une année 
d'exotisme. Il y a déjà longtemps que le rôle de 
Juliette a servi de début à M'^<^ Eames, une toute 
jeune et charmante élève de M"® Marchesi, très 
digne qu^on l'encourage, qu'on lui dise ses qua- 
lités et même un peu ses défauts. Avec son profil 
de jeune Diane et son élégance patricienne, 
M^^° Eames est bien « la fille du seigneur 
Gapulet ». Avec sa voix de cristal, elle est 
bien la douce fiancée de Roméo, elle en est 
moins l'amoureuse épousée. Le premier acte 
et le duo du jardin conviennent mieux que le 
duo nuptial à ce timbre clair, mais un peu 
froid, à cette diction pure, mais encore ignorante 
des accents qui vont au cœur, parce qu'ils en 
viennent. La jeune artiste les connaîtra un jour; 



198 l'an.nki-: musicale. 

avec amant de grâce elle aura plus de passion; 
plus sûre des notes, elle pourra se soucier davan- 
tage des paroles, qui font aujourd'hui plus de la 
moitié du chant. Elle saura mettre dans son rôle 
plus d'effusion et de chaleur, et sa voix apprendra 
à son tour, comme ses yeux, comme ses gestes, 
les caresses et les sourires. 

^mc Marchcsi est de'cidément la M""® de Main- 
tenon musicale de notre temps : une autre de ses 
élèves. M™® Melba, a chanté Ophélie. M™^ Melba 
n'a pas plus de flamme que M'*^  qui suffirait presque à notre gloire. — 
Notre Ope'ra dans ce siècle ? Deux étrangers, dira- 
t-on, l'ont fonde. — Leurs chefs-d'œuvre ne 
sont pas de nous; mais ils sont h nous, parce 
qu'ils ont été créés pour nous et selon nous. Le 
Rossini de Guillaume Tell^ le Meyerbecr des 
Huguenots et du Prophète^ ne nous ont pas 
apporté leur idéal; ils nous ont demandé le nôtre 
pour y consacrer, y conformer leur génie, et nous 
sommes de moitié dans leur gloire. 

Aujourd'hui enfin, l'influence allemande règne 
sans contredit sur le monde musical. La France 
l'accepte, la recherche même, comme la plus 
salutaire et la plus féconde; celle peut-être à qui 
sera l'avenir; mais elle ne la subit pas aveuglé- 
ment Fidèle à ses traditions, elle contrôle, elle 
atténue, elle fait des réserves. C'est qu'en art ou 
autrement, nous voulons bien être les amis de 
tout le monde; nous ne serons jamais les esclaves 
de personne. 

La modération, voilà donc le signe distinctif de 
notre art national. Quelle est d'autre part, en 
France et ailleurs, la marque certaine de l'art 



L ANNÉE MUSICALE. 22/ 

contemporain ? C'est, à n'en pas douter, le déve- 
loppement de l'éle'ment instrumental. 

L'évolution moderne est avant tout sympho- 
nique, et de Haydn, qui créa la symphonie, à 
Wagner, qui l'a introduite au théâtre, c'est 
l'Allemagne qui a pris Tinitiative et gardé jusqu'à 
nos jours la direction de ce mouvement, essen- 
tiellement conforme à ses facultés et à ses goûts. 

Au progrès instrumental a correspondu le pro- 
grès expressif, et voici comment : l'orchestre a 
mis au service de l'expression musicale des 
ressources de plus en plus nombreuses et qui 
paraissent encore indéfinies. Par l'orchestre, les 
sentiments ont appris à se traduire jusque dans 
leurs nuances les plus subtiles; les états d'âme 
les plus délicats ont pu se rendre et la psycholo- 
gie est entrée dans la musique où l'on a trouvé 
déjà que parfois elle prenait une place excessive. 

Tempérée et sage, cherchant dans un orchestre 
de plus en plus complexe des moyens d'expres- 
sion de plus en plus variés et de plus en plus 
exacts, telle se présente à nous la musique de 
notre pays et de notre temps. Telle nous allons 
tâcher de la suivre à travers la période presque 
séculaire que nous devons esquisser devant vous. 



2jS I. ANNKE MISICALK. 

Si j'étais oblige, messieurs, de vous parler en 
une heure de tous les musiciens français du siècle, 
celte confe'rence tournerait à la nomenclature. Il 
faut que j'en passe, sinon des meilleurs, au moins 
d'excellents. Et de ceux même dont je parlerai, 
je ne saurais tout dire. Ne croyez pas que je fasse 
fi des hommes ou des œuvres que je tairai, et 
ne prenez cette impossibilité' de parler de tout 
et de tous que pour une dernière preuve de la 
richesse artistique de notre temps et de notre 
pays. 

Un des premiers noms qui se présentent et 
s'imposent à nous est celui de Méhul. Pourquoi 
celui-là de préférence? Pourquoi laisser Lesueur 
par exemple, et Cherubini ? Parce que les Bardes, 
en dépit de l'estime où Napoléon I-"" tenait cet 
opéra, sont inférieurs à Joseph ; parce que l'auteur 
de Lodoïska, des Abencei^ages et de la Messe du 
Sacre, l'illustre Directeur du Conservatoire, mal- 
gré l'admiration qu'avait pour lui Beethoven, 
malgré le long honneur qu'il a fait à la France, 
n'était pas Français. Méhul au contraire l'était, 
de naissance et de cœur, et si nous tenons à 
le saluer avant tous, c'est que le musicien de 
Joseph est aussi celui du Chant du départ; c'est 



L ANNEE MUSICALE. 229 

que nous voulons avec lui déployer au seuil 
de ce siècle français les trois couleurs de notre 
drapeau. 

On a souvent accusé notre musique d'être 
légère et futile. C'est un reproche dont on peut 
la justifier, et Méhul entre tous saurait nous y 
aider. S'il est l'auteur spirituel et joyeux, presque 
italien, dhine Folie, de VIrato, il est aussi le grave 
et religieux auteur de Joseph. Joseph est à peine 
un opéra, moins encore un opéra-comique; c^est 
presque un oratorio. L'Allemand le plus sévère 
n'y pourrait reprendre le moindre mot pour rire, 
une seule concession à la frivolité française. L"im- 
mortel auteur du Freischiit^, qui fut, soit dit en 
passant, grand admirateur de notre musique, 
jugeait ainsi Joseph: « une fresque musicale un peu 
grise de ton, mais d'un sentiment, d'un pathé- 
tique, d'une pureté de dessin et de composition à 
tout défier. » — Weber avait raison : Joseph est un 
peu gris de ton. Il manque là cette lumière dont 
un Félicien David, par exemple, colorera un 
jour les horizons de l'Orient. La nature et surtout 
la nature exotique, n'était encore familière ni à 
la littérature ni aux arts. Il n'y avait pas long- 
temps que Rousseau Tavait découverte. Depuis 



23() l'année musicalk. 

quelques années seulement, la douce héroïne de 
Bernardin de Saint-Pierre reposait sous les bana- 
niers de rile-de-France et les Harmonies du 
Nouveau Monde s'e'veillaient à peine sous les pas 
de Chateaubriand. Mais dans Joseph^ à défaut de 
couleur locale, quelle grandeur de Tinspiration 
biblique, et, quelle profondeur des sentiments 
humains ! Rappelons-nous seulement la page 
admirable par laquelle débute l'ouvrage: Champs 
paternels/ Hébron! Douce vallée! Par la pureté 
mélodique, cet air est digne de Mozart; de Gluck, 
par la vérité de la déclamation. Quelle beauté de 
forme et quelles nuances de passion! Quels 
regrets adoucis au souvenir déjà lointain de 
Penfance écoulée jadis dans la solitude des pâtu- 
rages chaldéens! Quel élan, j'allais dire quel 
élancement de douleur au souvenir plus doulou- 
reux du crime fraternel et de la vieillesse incon- 
solée de Jacob ! Jamais la musique française 
n'offrira de plus pathétiques beautés. 

Nous allons en trouver de plus familières, dans 
un genre auquel, nous l'avons dit, Joseph n'appar- 
tient pas, mais qui nous a donné vingt chefs- 
d'œuvre, dans un genre bien à nous et rien qu'à 
nous, l'opéra-comique. Il faudrait écrire un 



l'année musicale. 23 1 

volume pour en suivre la veine féconde, le cours 
discret et mélodieux. Nous voilà sur des eaux 
toutes françaises, dont les éléments étrangers, 
l'influence de Weher ou de Rossini par exemple, 
légèrement sensible parfois chez les Boïeldieu ou 
chez les Herold, n'ont jamais altéré la pureté 
nationale. 

L'année 1825 est à jamais mémorable dans 
l'histoire de notre musique : c'est l'année de la 
Dame blanche. 

La Dame blanche ! Parmi ceux qui me font 
l'honneur de m'écouter, quelques-uns peut-être 
s'attendent à ce que je parle d'elle sinon avec 
mépris, du moins avec un sourire indulgent, 
presque ironique. J'en parlerais plutôt avec un 
sourire attendri. Le vieux chef-d'œuvre n'est pas 
encore un chef-d'œuvre vieilli. S'il trahit çà et là 
l'influence alors presque universelle de Rossini, 
qu'importe ? Rossini rayonnait alors comme le 
soleil, pour tout le monde. Mais le fond des deux 
génies est loin d'être identique. Rossini le sentait 
lui-même, lorsque le soir de la première repré- 
sentation de la Dame blanche., il disait au maître 
français en l'embrassant : « Jamais un Italien, 
fût-ce moi-môme, n'aurait écrit la scène de la 



L ANNKE MrSICALF,. 



vente. Nous n'aurions mis paiioui que des 
Félicita ! » 

Au lieu de ces Félicita, combien je préfère la 
discrétion et la distinction de Roieldieu, qu'ad- 
mirait Fauteur du Barbier^ dans cette scène bien 
distribuée en épisodes alertes et variés ! Il n'en 
est pas de plus naturelle et de plus vivante qui 
marche d'une allure à la fois plus dégagée et 
plus élégante, sans un moment d'embarras ou de 
trivialité. 

Il y a de tout dans la Dame blanche^ gaîté, 
poésie, et à la mode française, de tout un peu, 
jamais trop. La gaîté n'y descend pas à la bouf- 
fonnerie ; la poésie ne s'y perd pas dans la sensi- 
blerie de romance. Voilà bien cette poésie vrai- 
ment française que Henri Heine aimait déjà dans 
un autre chef-d'œuvre de notre Opéra-Comique, 
mais qui n'est pas de notre siècle, le Déserteur 
de Monsigny : poésie saine, pleine de naturel et 
de vérité, poésie sans morbide\^a^ sans le frisson 
de l'infini ; mais non pas, dans la Dame blanche 
au moins, sans le frisson léger du mystère. Ce 
vieux château, cet orage, cette légende, plus atti- 
rante que terrible, cette apparition féminine et 
voilée, tout cela donne à l'aventure du jeune 



J 



l'annke musicale. 233 

sous-licutcnant et de la douce orpheline un 
charme romanesque, dont Timagination fran- 
çaise, après plus de soixante ans, n'est pas encore 
de'senchantée. Qu'elle ne s'en désenchante jamais ! 
Continuons d'aimer, comme au temps de notre 
jeunesse, la phrase rêveuse de Georges : D'un 
billet si tendre je voudrais bien voir Vauteur ! 
ou cet adorable appel d'amour: Viens^ gentille 
dame ! auquel l'accompagnement des cors ajoute 
toute la poésie de la solitude et de la nuit. 
Oublieux des complications et des raffinements 
modernes, oublieux des proce'de's et soucieux 
seulement du génie, écoutons dans la simplicité 
de notre cœur les couplets touchants de « Pauvre 
Dame Marguerite » ; la scène plus touchante 
encore, et grandiose, celle-là, où George Brown, 
redevenant Julien d'Avcnel, retrouve peu à peu 
dans sa mémoire et finit par redire, avec les 
ménestrels qui passent, le vieux cantique de sa 
tribu. Ne rions môme pas, mesdames et mes- 
sieurs, de la ballade populaire : D'ici voye:{ ce 
beau domaine! Je gage que nous y découvririons 
des grâces non encore fanées. Permettez-moi 
seulement de vous en rappeler la hn. « Ma belle 
enfant, dit à la petite fermière après la ballade. 



2 34 ^ ANNKK MUSICAL!-:. 

George Brown h la fois incrcdule et charme, je 
vous remercie de votre conte. — Un conte, 
reprend gravement Jenny, légèrement scanda- 
lisée, et s'approchant du jeune homme: « Prenez- 
garde, rcpcte-t-clle tout bas ! Elle vous regarde, 
elle vous entend ! » Et ces mots éveillent à Tor- 
chestre une seule note de harpe, qui vibre dans le 
silence du soir comme une menace légère pour 
les paysans épeurés, mais pour le jeune homme 
comme un présage, et presque une promesse 
d'amour. 

Il y aurait trop à dire, pour tout dire sur 
l'œuvre charmante, pour effeuiller cette partition 
qu'un critique étranger a gracieusement nommée 
la rose blanche de la musique française. Elle n'est 
pas près de se flétrir. Des œuvres compliquées, 
ingénieuses, intéressantes, des œuvres faites avec 
talent, avec science, avec peine, pour les délices 
des mages ou des mandarins, de ces œuvres-là 
beaucoup pourront tomber, et sur leurs ruines 
un fantôme léger reviendra longtemps encore, 
celui de la dame blanche d'Avenel. 

Après Boïeldieu, deux maîtres ont régné sur 
rOpéra-Comique : deux maîtres inégaux par le 
mérite et par l'âge : un musicien de génie, qui 



l'annér musicale. 235 

mourut jeune, Herold ; un musicien d'esprit, qui 
ve'cut plus de 80 ans, Auber. Encore, pour couper 
le fil léger mais fort, le fil de soie de cette aimable 
vieillesse, fallut-il les e'preuves de l'année terrible. 
Sans elle, Auber allait devenir le Ghevreul de 
la musique française. 

Vous le voyez, mesdames et messieurs, il y a 
plus d^une demeure dans notre beau pays de 
France; et les deux noms que nous venons de 
prononcer marquent assez qu'il est diverses 
façons d'appartenir à notre race. L'auteur du Pré 
aux Clers lui appartient par des qualités essen- 
tielles, par une entre autres, au moins aussi litté- 
raire que musicale et très conforme en cela même 
à la nature de notre génie : c'est le sentiment de 
la couleur locale, ou plutôt historique. Il y a des 
œuvres, des chefs-d'œuvre même, ceux de Mozart 
par exemple, qui manquent de cet élément : la 
Flûte enchantée n'a rien d'oriental ; Don Jiian^ 
rien d'espagnol. Il y en a d'autres, au contraire, 
qui possèdent au plus haut degré la note pitto- 
resque, comme les Huguenots et le Pré aux 
Clercs. Herold fut, un peu avant Meyerbeer, un 
grand décorateur, et le dernier acte du Pré aux 
Clercs restera comme une évocation musicale du 



2 36 i/a\m':i: ml: si cale. 

Paris des Valois. Un Mchul, nous Pavons vu, ne 
se préoccupait encore que de ses personnages, de 
leurs sentiments et de leurs passions. Herold, 
sans avoir un moindre souci des caractères, s'in- 
quiète aussi de l'extérieur ; il encadre ses figures, 
il esquisse derrière elles un fond de leur époque 
et de leur pays. Après lui, les maîtres français, 
d'origine ou d'adoption, feront comme lui. 
Halévy saura trouver pour sa Pâque juive la cou- 
leur hébraïque ; Meyerbeer fera des Huguenots 
un vaste tableau d'histoire; Berlioz ouvrira sur 
la silhouette d'une ville allemande la fenêtre de 
Marguerite et l'Espagne de Bizet ne pâlira pas 
auprès de celle de Mérimée. 

Auber, au contraire, ne fut presque jamais 
paysagiste. On l'a quelquefois appelé un Rossini 
français; soit, un Rossini sans Guillaume Tell. 
De ce Rossini ainsi découronné mais encore 
admirable, Auber eut un peu Tesprit, l'abondance 
et la facilité. La facilité, voilà le grand talent, si 
l'on veut, le génie d'Auber. Le mot vint jadis et 
tout naturellement, à propos du maître, aux 
lèvres d'un écrivain et d'un orateur, d'un homme 
de talent et de goût, d'un ministre... d'autrefois, 
qui sait, même en musique, la valeur des hommes 



l'année musicale. 237 

et celle des œuvres. Quand M. Jules Simon dit 
naguère : son nom est facilité, il a baptisé à nou- 
veau l'auteur du Domino noir. Auber ne disait-il 
pas lui-même : Herold avait la qualité; moi, 
j'ai la quantité. — Cela n'était pas mal dit non 
plus. 

N'oublions pas cependant, messieurs, quele mu- 
sicien de Haydée est aussi celui de la Muette ; qu'il 
se trouve dans la Muette des pages étincelantes, 
comme le début de l'ouverture et la scène du 
marché ; une page superbe, peut-être la plus haute 
inspiration du compositeur: l'air du Sommeil; 
que la Muette enfin est le premier exemplaire d'un 
genre qui nous a fait et nous fait encore honneur: 
le grand opéra français. L'effort était un peu rude 
et le moule un peu vaste pour celui qui Tavait 
creusé. Mais d'autres parurent tout de suite: un 
Rossini, un Meyerbeer, qui jetèrent dans la forme 
prête des œuvres à sa taille, et l'auteur de Guil- 
laume Tellj celui des Huguenots et du Prophète 
fixèrent pour une longue et glorieuse période, 
l'idéal que l'auteur de la Muette avait eu du 
moins l'honneur d'entrevoir et de désigner. 

A côté, bien qu'un peu au-dessous, de nos deux 
illustres hôtes, Rossini et Meyerbeer, dont nous 



238 l'année musicale. 

ne parlerons pas davantage parce qu'ils ne sont 
pas des nôtres, un compatriote, messieurs, 
réclame une place : Halévy, le musicien juif de 
la Juive. Qu'on nous permette ici d'effleurer, 
sans sortir du domaine de l'art, une question ou 
plutôt une querelle, qui n'a pas respecté même ce 
domaine-là. Depuis quelques années, la mode 
semble établie, ou rétablie, de haïr Israël, de 
souhaiter même qu'on le persécute ou qu'on le 
dépouille, de le calomnier, que dis-je, de le nier, 
de lui refuser non pas les honneurs, mais l'hon- 
neur, fût-ce celui du génie. A ces dénis systéma- 
tiques, l'histoire de la musique ne ménage pas les 
démentis éclatants. Comme Mendelssohn, comme 
Meyerbecr, Halévy était de race Israélite, et si la 
Juive est son chef-d'œuvre, c'est peut-être qu'il 
y a mis les rancunes séculaires, les amertumes 
secrètement dévorées de sa race. Belle vengeance 
que celle-là, et noble réponse à la haine et à la 
calomnie! 

Quoi qu'on puisse dire, le second et le cin- 
quième actes de la Juive sont parmi les plus beaux 
de notre répertoire. La solennité biblique de la 
Pâque n'a jamais été dépassée. Éléazaret Rachel 
compteront longtemps encore entre les plus 



l'année musicale. 239 

grandes figures de la musique dramatique. Ne 
soyons donc ni absolus, ni fanatiques surtout, et 
ne traitons pas d'avares tous les fidèles de Moïse, 
alors que les plus illustres d'entre eux enri- 
chissent de pareilles offrandes le trésor de notre 
patrie. 

Pour résumer, mesdames et messieurs, un 
aussi vaste sujet que le nôtre, si l'on peut user de 
formules générales, c'est à la condition de ne leur 
prêter ni un sens absolu ni une rigueur inexo- 
rable et de ne jamais prendre les lois esthétiques 
que pour des lois tolérantes et relatives, souvent 
obéies, mais parfois contredites par les caprices 
ou les hasards du génie. Notre musique française, 
disions-nous au début, est avant tout modérée, 
et voici que nous rencontrons, parmi ses repré- 
sentants les plus glorieux, un maître qui parfois 
ne laissa pas d^êtrc un peu excessif et exorbitant, 
Hector Berlioz. 

Berlioz apparaît dans notre histoire musicale 
comme un génie d'exception, exubérant, presque 
démesuré, avec certaines outrances d'imagination, 
certaine recherche d'originalité, voire de bizar- 
rerie, et au début de sa carrière, avec un goût 
naturel alors, aujourd'hui suranné, pour le ro- 



«40 l'année musicale. 



nianiisnic de son cpoquc. La Symphonie fantas- 
tique^ par exemple, à côie de belles ou charmâmes 
pages, en offre qui ne sont que curieuses et excen- 
triques. Berlioz était bien, lorsqu'il l'e'crivit, ce 
jeune homme « d'une sensibilité maladive », 
dont il a fait son héros. Comme tous les enfants 
du siècle a il avait lu Lara^ Manfred et le Cor- 
saire », et le musicien se souvenait du lettré. Le 
Requiem colossal, avec son Tuba mirum à triple 
orchestre de cuivres, trahit encore une préoccupa- 
tion exagérée de l'effet gigantesque et cherché 
dans l'outrance d'une faculté qui fut peut-être la 
faculté maîtresse de Berlioz : je veux dire la 
faculté de la sonorité. Berlioz, passez-nous le 
mot, fut un prodigieux sonoriste, le plus étonnant 
virtuose d'orchestre que notre pays eût encore 
connu. Son œuvre marque une étape considé- 
rable, peut-être sans pareille, sur cette route du 
progrès symphonique où marche notre siècle. 
Parvenus dans l'histoire de la musique à des 
pages fulgurantes comme la Marche Hongroise^ 
la Course à Vabhne^ ou le Bal che:{ Capulet^ arrê- 
tons-nous et regardons en arrière: nous ne trou- 
verons rien d'analogue et nous comprendrons 
qu'on ait pu dire d'un Berlioz aussi bien que d'un 



L ANNEE MUSICALE. 24I 

Delacroix : ce n'est pas un chef d'école, c'est un 
chef d'e'meute. 

Berlioz n'est pas seulement symphoniste, mais 
il l'est surtout. Non pas qu'il ait, comme les 
grands classiques, écrit beaucoup d'œuvres pure- 
ment instrumentales; au contraire il en écrivit 
peu, et la Symphonie fantastique^ Haj'old en 
Italie^ n'ont pu se passer d'un commentaire, 
au moins d'un titre. Chez Berlioz plus que chez 
tout autre, le poète et le musicien étaient liés. Il 
ne séparait pas la note de la parole, au moins de 
la pensée; dans la musique il cherchait moins la 
musique en elle-même et pour elle-même, que 
Fexpression des sentiments et des sensations, 
et cette expression, il l'a demandée surtout à la 
symphonie, aux combinaisons de sonorités et de 
timbres. 

Encore une fois, que de mécomptes réserverait 
l'histoire de notre siècle musical à qui se flatte- 
rait de l'embrasser d'une vue unique, de la suivre 
sans éclectisme ni docilité ! Pouvait-on attendre 
Berlioz, pouvait-on même l'entendre tout de suite 
dans le pays et à l'époque où il parut? Les œuvres, 
les chefs-d'œuvre même d'alors, avaient-ils pré- 
paré l'oreille et l'imagination française à cette 

u 



242 L ANNKK Ml' SI CALE. 

admirable Damnation de Faust, dont il y a quelque 
douze ans, les beautés nous ont encore surpris. 
Personne en musique ne nous avait parlé de telle 
sorte, ni de telles choses, et Ton comprend que 
Berlioz ait passé quand il parut, non seulement 
pour un musicien, mais pour un penseur extraor- 
dinaire. Plus épris de la légende dramatique que 
des formes théâtrales accoutumées, se défiant des 
sujets littéraires qu'on goûtait alors et des 
librettistes qui les accommodaient, il appropria à 
sa musique des sujets de son goût, tirés par lui 
de Virgile, de Shakespeare et de Goethe. 

Comme tous ceux de notre âge, nous connais- 
sons mal le théâtre de Berlioz, ne le connaissant 
que par ouï-dire et par la lecture. De ses autres 
ouvrages, la Damnation de Faust est le plus po- 
pulaire aujourd'hui; et depuis qu'elle nous a été 
révélée, la faveur publique et la reconnaissance 
nationale peuvent se partager entre deux chefs- 
d'œuvre de musique française issus d'un chef- 
d'œuvre allemand, et qui par un heureux et rare 
concours se rehaussent l'un Pautre au lieu de 
s'éclipser : Le Faust de Berlioz et le Faust de 
Gounod. De nos deux Faust^ celui de Berlioz est 
sans contredit le plus allemand, le plus gœthesque. 



l'année musicale. 243 

Quels sont en effet les deux principaux per- 
sonnages du poème? Faust et Mephistophe'lès. 
Voilà les grands interprètes, les porte-paroles de 
Gœthe. Entre eux Marguerite s'efface; l'aventure 
de rhumblc fille n'est qu^un e'pisode dans cette 
vaste e'pope'e de l'âme masculine. A l'exemple de 
Gœthe, Berlioz a laissé son héroïne au second 
plan; il l'a faite un peu pâle, un peu raide aussi 
et presque gothique, trop pareille à la Marguerite 
d'Eugène Delacroix. Non pas que la Chanson du 
roi de Thulé, par exemple, manque de couleur 
archaïque; au contraire elle s'accorde très bien 
avec l'ensemble de l'œuvre et les visions pitto- 
resques que le musicien éveille en nous. Non pas 
que l'air admirable de Marguerite abandonnée ne 
plie sous le faix d'une morne tristesse. Mais 
quelque chose manque à cette figure de femme : 
un peu de grâce et de tendresse; l'air de Faust : 
Merci^ doux crépuscule^ le duo, sont parmi les 
moins bonnes pages de cette partition, qui ne 
laisse pas une impression d'amour. 

Hâtons-nous de dire qu'elle en laisse bien 
d'autres et de non moins profondes. Il est deux 
sentiments, essentiels au poème de Gcrthe et 
dont Ikrlioz a été l'admirable interprète: le scn- 



244 '^ A.NNKE MISIGALK. 

timcnt de la nature, et le sentiment surnaturel, 
ce dernier dans l'ordre fantastique et dans Tordre 
religieux tour à tour. Voilà la source des plus 
grandes et des plus originales beautés de la Dam- 
nation; sources abondantes et pures, d'où le 
chef-d'œuvre a jailli. Berlioz a regarde, ou 
e'couté l'homme aux prises avec la nature, avec 
le De'mon, avec Dieu, et de ces trois états d'àmc 
il a fait de magnifiques tableaux. Le temps nous 
manque pour évoquer ici plus que de rapides 
souvenirs. Rappelons-nous seulement les pages 
capitales et comme les sommets de l'ouvrage : 
Faust seul dans les champs au lever du soleil ; 
Faust rentré dans sa cellule, la mort appelée, 
étreinte par lui avec la coupe empoisonnée, et 
brusquement repoussée quand retentissent à l'au- 
rore les cloches de Pâques et les cantiques de 
résurrection. Dans ces deux scènes déjà, la 
poésie est égalée, que dis-je dépassée, grâce aux 
privilèges divins de la musique, et surtout de la 
symphonie. Quelles paroles sauraient peindre à 
elles seules un paysage comme le paysage du 
début, à la fois printanier, matinal et solitaire? 
On voit le jour poindre, on entend les oiseaux, 
les sources et la brise, la terre embaume, les 



l'année musicale. 245 

paysans chantent et dansent sur le gazon. Mais 
voici qu'un promeneur paraît, traînant à pas 
lents son incurable mélancolie. Une phrase très 
brève, quelques notes discrètes, disent tout bas 
son ennui, et peu à peu la petite phrase se for- 
tifie, se repète, comme se répètent les phrases 
musicales : avec mille développements, mille mé- 
tamorphoses; le ciel s'assombrit, tout se tait, et la 
nature compatissante s'attriste de la tristesse d'un 
seul de ses enfants. 

De quelle profonde tristesse ! Sous le poids de 
quelle misère chancelle le vieux pèlerin de la vie, 
regagnant sa cellule stérille! Il y a dans le retour 
de Faust à son laboratoire certains soupirs de 
lassitude, certains cris de détresse tels que la 
musique peut-être n'en avait pas encore laissé 
échapper. 

Mais, à traiter ainsi à vol d'oiseau un aussi 
vaste sujet, que de regrets on éprouve ! Beaucoup 
d'autres scènes de ce Faust demanderaient une 
étude non seulement musicale, mais littéraire, au 
besoin philosophique. On aimerait à suivre tout 
entière une œuvre aussi pleine de pensées, à 
montrer, par exemple, dans la superbe invocation 
de Faust à la nature, un hymne comme il n'en 



246 t/anni':i-: musicale. 

avait pas encore clé chante, la première explo- 
sion en musique du sentimeni très moderne, fait 
de souffrance et de joie, qui pousse parfois Thu- 
manite' à se réfugier dans l'univers, à s'oublier et 
à se perdre en lui. Quelle merveille encore, peut- 
être la plus originale de toutes, que la longue 
scène des Roses et du sommeil de Faust, de Faust 
couché parmi les fleurs, au bord d'un fleuve 
allemand, et bercé par le chant de Méphisto- 
phélès, par le murmure des sylphes et des follets. 
Ici un autre sentiment se mêle au sentiment de la 
nature : une tendresse presque divine par la dou- 
ceur et la pureté, amollit un instant l'ame diabo- 
lique. Méphistophélès a pitié de Thomme; il le 
laisse reposer une heure parmi les roses et les 
rêves d'or ; il le regarde avec une vague bonté, et 
ce mouvement de compassion, cette courte trêve 
à l'ironie, à la haine, ajoute à l'étrange figure un 
trait d'humanité, je dirais presque de paternité 
passagère et mystique, que le poète philosophe 
n'aurait pas désavoué. 

Après Berlioz, qui fit dans son oeuvre une si 
grande part à la nature, gardons-nous d'oublier 
un maître d'un génie moins vaste assurément, 
moins littéraire surtout, mais très personnel. 



I 
i 



24: 



unique même, le premier repre'sentant de l'exo- 
tisme en musique, Félicien David. Il a cté un 
paysagiste d'Orient ; il Ta e'te, avant tout le 
monde, mieux que personne après lui, et il n'a 
pas été autre chose. Auber disait, lors de l'im- 
mense succès du Désert: Bravo, bravo! mais 
attendons le jour où il descendra de son chameau. 
— C'est bien là que les confrères de Félicien 
David, ou ses ennemis, devaient l'attendre. Il eut 
tort d'en descendre une ou deux fois, de son 
Pégase d'Afrique, et l'on ne retrouva que par 
intervalle, dans la Perle du Brésil ou dans Her- 
culamim, le musicien, j'allais dire le peintre du 
Désert et de Lalla-Roiikh, celui qu'un orateur 
éminent, artiste délicat, M. Rousse, nous rappe- 
lait naguère ainsi : « Félicien David, bercé sans 
pouvoir s'éveiller jamais, au murmure des nuits 
embrasées de Memphis, redit comme dans un 
rêve le chant haletant de la caravane et les bruits 
endormis du désert*.» 

On ne saurait, parler plus musicalement de 
musique. Voilà bien les mélodies de Féli- 
cien David : elles dorment à demi, elles 

I. Réponse de M. Rousse au discours de réception du 
vicomte E. M. de Vogue à l'Académie française. 



248 l'année musicalk. 

rcvent ; leurs rythmes languissants ressem- 
blent à l'haleine d'un sommeil tranquille. 
Dans l'immense univers, Félicien David s'est 
choisi un royaume : l'Orient. Il en a été le mage 
mystérieux et doux. Mélancolique, et comme 
retiré en lui-même, il a fermé l'oreille aux voix 
de l'humanité pour surprendre celles de la nature, 
et de cette nature lointaine, que la musique 
n'avait pas encore interprétée, il a su rendre 
sonores certains aspects visibles que préféra son 
génie : la splendeur du jour, la sérénité de la 
nuit, l'immobilité et presque jusqu^au silence des 
grands horizons transparents et purs. 

Ne vous semble-t-il pas, mesdames et mes- 
sieurs, que nous ayons évoqué tous nos morts ? 
Il en est un pourtant, que nous ne vous avons pas 
encore rappelé. Nous viendrons à lui tout à 
l'heure. Si glorieux que soit le nom, si regret- 
table que soit la perte de Georges Bizet, il con- 
vient peut-être, avant de parler de lui, de parler 
d'un de ceux qui l'ont devancé dans la vie et qui 
lui survivent, de saluer avant lui le plus célèbre 
de ses aînés, qui fut un peu son maître, le plus 
grand de nos musiciens vivants, que tout bas 
déjà vous avez tous nommé, Charles Gounod. 



! 



L an.xkp: musicale. 24g 

Parmi les vivants comme parmi les morts, il 
faut choisir. On le peut heureusement et nous 
manquons moins de compatriotes et de contem- 
porains éminents, que du temps ne'cessaire à leur 
complète louange. Si, pour des raisons diverses, 
nous ne parlons ici que de M. Gounod, deM.Saint- 
Saëns et de M. Lalo, que les Ambroise Thomas, 
les Reyer, les Massenet, les Delibes, les Guiraud, 
les Widor, les d'Indy et d'autres encore nous 
pardonnent un silence involontaire. 

Absents de cette rapide revue, ils sont pré- 
sents à notre souvenir et j'en suis sûr, au vôtre ; 
nous faisons à chacun sa part dans la gloire de 
notre pays. 

Charles Gounod! Je crois, que nous sommes 
tous d'accord pour lui rendre le premier hommage 
et les premiers honneurs. Il a été le grand char- 
meur de notre temps, et nous pouvons, hélas! à 
l'égard des morts, d'un Berlioz et d'un Bizct, nous 
reprocher assez de dénis de justice, pour saisir 
une occasion, surtout aussi légitime, de fctcr le 
génie encore vivant parmi nous. 

On a tâché pourtant d'amoindrir l'cL'uvrc de 
Gounod, de ne voir dans l'auteur de Faust et de 
Roméo qu'un musicien de salon, ou d'alcove. 



2^0 L ANNin-: MUSICALK. 

l'interprète langoureux et languissant de molles 
et mièvres tendresses. La tache est impie, et par 
bonheur elle est ingrate pour ceux qui Tentre- 
prennent et qui ne sauront, je Tespère, la mener 
à bonne ou plutôt à mauvaise lin. 

Le musicien de Faust et de Roméo^ il serait 
pue'ril d'y contredire, il est presque superflu de le 
dire, est surtout un musicien d'amour; mais c'est 
le musicien des plus vraies, des plus grandes des 
plus parfaites amours. Dans sa musique comme 
dans les âmes, j'entends les âmes complètes et 
choisies, l'amour est l'accord ide'al des sentiments 
et des sensations; la volupté n'en est pas absente, 
vous le savez bien, vous qui connaissez la scène 
du jardin de Faust, mais elle n'y règne pas seule; 
en tout cas, elle n'y règne jamais ni par l'audace 
ni par la brutalité. 

Gounod, qu'on ne s'y trompe pas, a, dans le 
passé de la musique, et dans ce passé le plus 
glorieux, de lointaines et profondes attaches. Par 
la simplicité, par la pureté de certaines mélodies 
comme le Soir ou le Roi de Thulé, ou la cava- 
tine : Salut^ demeure chaste et pure^ ou le duo : 
Laisse-moi contempler ton visage fje m'arrête, 
ayant trop à dire), par de pareilles inspirations. 



l'année musicale. 2bl 

il rappelle nos vieux maîtres, les simples et les 
purs, les Gre'try et les Boïeldieu. D'autres fois, il 
va plus haut, éveiller des échos encore plus 
glorieux : quand on a écrit l'adieu nuptial de 
Gapulet à Juliette, et l'invocation à Vesta, de 
Polyeucte^ on peut aimer Mozart et Taimcr 
d'amour filial : on est de sa famille. 

Le talent de Gounod porte bien le signe de notre 
race : il est tempéré et se garde de tout excès. Notre 
époque, un peu amie de l'exagération en tout genre, 
ne serait peut-être pas éloignée d'en faire un 
reproche au maître; l'avenir au contraire lui saura 
gré de cette conformité avec l'éternel esprit de la 
France. On lui pardonnera d'avoir réduit l'im- 
mense poème de Gœthc et le drame plein de péri- 
péties de Shakespeare; de les avoir, je dirais rape- 
tisses, si c'était rapetisser un sujet de n'y voir que 
Pamour. On lui pardonnera, parce que cet amour, 
il Ta chanté comme personne peut-être ne l'avait 
fait encore; parce que sa Juliette au balcon est 
aussi tendre et aussi pure, aussi délicieusement 
vierge et femme que celle de Shakespeare; parce 
que, dût-on m'accuscr de blasphème, sa Mar- 
guerite est peut-ctrc plus charmante et plus tou- 
chante uue la Grctchcn de Gœthc. Gounod a 



252 l'annî:e Ml si cale. 

compris avec moins de i;randcur religieuse que 
Berlioz la veillée pascale de Faust. C'est par le 
sentiment de la nature et non par le sentiment de 
Dieu qu'il a rappelé Faust à la vie et il y a là une 
nuance esthétique et morale sur laquelle je n'in- 
siste pas. Gounod n'a pas trouvé non plus Fad- 
mirable scène du sommeil, que nous rappelions 
plus haut, ni fait planer sur Faust endormi l'in- 
cantation presque paternelle du Démon attendri. 
Il a donné une part moins grande à l'élément pitto- 
resque: il n'a pas, comme Berlioz, ramené sous 
la fenêtre de Marguerite en larmes les soldats et 
les étudiants qui naguère avaient passé sous la 
fenêtre de Marguerite heureuse. Son Méphisto- 
phélès est moins diabolique et son Faust moins 
humain que ceux de Berlioz. Mais sa Marguerite 
est la Marguerite idéale. A la douce et triste 
enfant, il a voué tout son génie; c'est sur le 
seuil de la petite maison fleurie qu'il a versé tous 
ses trésors. Le Faust de Berlioz est d'une grande 
imagination et d'ungrand esprit; celui de Gounod, 
d'un grand cœur. Ily a, messieurs, un beau mot de 
saint Augustin; il me revient à propos de Gounod, 
qui du reste se plaît à le citer. Ama et fac quod 
visy aimez et faites ce que vous voudrez. C^cst par 



l'axxke musicale. 253 

Tamour qu'un maître comme Gounod a fait de 
nous ce qu'il a voulu, et de lui comme de son 
héroïne che'rie, les anges là-haut pourront dire 
un jour: Seigneur! il a beaucoup aime. 

On l'aura payé de retour. Il aura été compris, 
admiré vivant, plus heureux que le pauvre Bizet, 
dont la mort seule a consacré la gloire. S'il vivait 
encore, le jeune et brillant auteur de VArlésienne^ 
de Carmen^ quelle joie nous aurions de lui dire 
notre admiration, de lui offrir les excuses du pays 
qui le dédaigna, pays aveugle jadis au double 
rayonnement du soleil de Provence et du soleil 
d'Espagne. Il a été parmi les siens, et les siens 
ne l'ont point connu. Il était pourtant bien à nous, 
il était bien de notre race et de notre temps : de 
notre race par la clarté, la vivacité, la précision 
et la concision; de notre temps, par l'habileté 
technique, par son talent égal à son génie, par la 
science de l'harmonie et de l'instrumentation, par 
l'instinct le plus juste de la scène, l'intuition 
toujours lucide et raisonnable de ces rapports 
délicats entre la musique et la poésie, qui sont 
l'essence même du drame lyrique. LArlésienne^ 
Carmen^ furent des exemples inattendus et d'abord 
incompris, de vérité, de naturel et de vie, d'équi- 

1.") 



2 54 ^ ANNKK MUSir.ALI^. 

libre enirc le livret et la pariiiion, entre les 
paroles et les notes. Bizet c'tait fait pour trouver 
non pas un compromis boiteux, mais la conci- 
liation harmonieuse entre les droits et les devoirs 
de deux arts e'galement susceptibles de se com- 
biner et de se contredire. 

Les œuvres de Bizet tirent d'abord crier au wa- 
gne'risme. Aussi bien, à quoi ne firent-elles paS 
crier? Elles firent même bâiller : V Arlésienne 
parut cnnuveuse comme Carmen immorale. Des 
reproches pareils, le pauvre Bizet ne se plaignit 
pas, mais il en mourut peut-être. On marchan- 
dait alors à Wagner, on lui refusait même l'ido- 
litrie qu'on lui prodigue aujourd'hui; il était 
pour la France le roi des épouvantements. Bizet 
le jugeait avec plus de sagesse. Au grand et dan- 
gereux maître, il ne sacrifiait pas tous les autres, 
fût-ce lui-même. Il le comprenait, Tadmirait, 
mais ne l'imitait guère. Il trouvait chez Wagner 
des ferments inconnus et puissants, mais peut- 
être mortels au tempérament de notre race. S'il 
eût vécu, il n'eût profité qu'avec prudence du 
génie colossal et terrible qu'il ne faut approcher 
qu'en tremblant. Il eût été capable de conspirer 
avec lui, mais comme le grand poète orateur se 



l'annke musicale. 255 

vantait un jour d'avoir conspiré avec la révolu- 
tion : comme le paratonnerre conspire avec la 
foudre. 

Vous le voyez, mesdames et messieurs, au déclin 
du siècle nous nous retrouvons nous-mêmes, avec 
nos facultés, nos qualités primitives et durables. 
Nous avons gardé notre équilibre et la fée de la 
sagesse ne nous a pas encore trahis. Nous ne 
donnons guère qu'en politique le signal et 
l'exemple des révolutions ; en politique seulement 
nous faisons les premières expériences et nous en 
payons les frais; nous sommes aventureux, mal- 
heureux, parfois coupables, et de nos essais, de 
nos souffrances et de nos fautes, ce sont les autres 
qui tirent des leçons sans périls, des profits gra- 
tuits et du bonheur, hélas! sans reconnaissance. 
En art, et notamment en musique, nous avons plus 
de chance, ou plus de sagesse, et nos voisins, à 
leur tour, daignent quelquefois travailler pour 
nous. Créatrice et longtemps souveraine incon- 
testée de la symphonie, TAllemagne attend depuis 
longtemps déjà un successeur, non pas de 
Beethoven, car Beethoven n'aura peut-être jamais 
de successeur, mais au moins de Mendelssohn. 
Personne encore n'a paru là-bas : ni Schumann, 



2?() L ANNKK MISICALK. 

mali^rc son minicqui fut d'autre sorte; ni Brahms, 
ni Ratf, malgré leur talent, pour recueillir le 
glorieux he'ritage. Je ne sache pas que l'Allemagne 
ait cniendu jusqu'à ce jour une svmphonic digne 
de Mendelssohn... Je me trompe, clic a pu Tcn- 
tcndre, cette symphonie, mais sans pouvoir la 
revendiquer, et je sens quelque orgueil à le dire, 
cette symphonie est française, c'est la symphonie 
en lit mineur de M. Camille Saint-Saëns. 

Voilà non pas notre unique, mais notre princi- 
pale raison de nommer ici M. Saint-Saëns. C'est 
moins de Samson et Dalila, du Déluge^ d'Henri 
VIII, maigre' leurs grands mérites, que nous vou- 
lons nous faire et lui faire honneur, que de la sym- 
phonie en lit mineur. M. *Saint-Saëns, comme 
M. Gounod, a beau n'être pas mort, il est bon de 
le proclamer bien haut, c'est un très grand musi- 
cien. Les sonates pour piano et violon, pour piano 
et violoncelle, les concertos, les symphonies, sur- 
tout la dernière, où se concilient par je ne sais 
quel miracle toutes les traditions classiques et 
toutes les tendances modernes, voilà les œuvres, 
je dirais volontiers les chefs-d'œuvre de M. Saint- 
Saëns qui ont fait enfin à notre pays, dans le 
domaine de la symphonie, dans les régions les 



L ANNEE MUSICALE. 



plus hautes et les plus pures de l'art, et de l'art 
nouveau, la place que nous avons aujourd'hui, 
et qui pourrait bien être la première. Nous 
e'cartions tout à l'heure le nom redoutable de 
Beethoven. En ve'rité, Camille Saint-Saëns est le 
seul de nos compatriotes et de nos contempo- 
rains qui, parfois et à la de'robée, nous ait fait 
murmurer ce nom tout bas. 

Enfin, messieurs, il nous reste un dernier 
maître à saluer, M. Lalo. Son nom, depuis long- 
temps connu, estime d'une rare élite, était ignoré, 
ou dédaigné, ou redouté de la foule. L'œuvre que 
vaguement on savait signée de ce nom, avait une 
légende, mais un peu la légende du Juif-Errant : 
on en parlait toujours sans pouvoir ou sans vou- 
loir l'entendre ; pas un directeur de théâtre 
n'avait l'envie ou le courage de la représenter. 
Il s'en trouva un pourtant, de plus d'audace ou de 
goût. L'œuvre parut, et elle plut ; elle plut à tout 
le monde. 

On avait à se faire pardonner, on s'excusa 
loyalement par des applaudissements que dix- 
huit mois n'ont pas encore lassés. On cria 
presque au chef-d'œHivre et Ton eut raison : je 
crois que le Roi (VYs en est un, le seul peut-être, 

15. 



258 l'aNNKE Ml'SICALK. 

en tous cas le dernier cjui se soii produit en 
P^rancc depuis Carmen. 

Ce Roi d'Ys^ par lequel il nous plaît de finir, 
est l'e'pilogue et comme la conclusion naturelle, 
presque logique de notre entretien ; c'est le plus 
récent témoignage de notre vitalité artistique et 
de notre identité. C'est une œuvre de progrès, 
non de révolution : de progrès simplement 
accompli, sans charlatanisme ni réclame, sans 
théorie ni phrases. C'est aussi une œuvre de juste 
milieu, d'éclectisme et de mesure, un moyen 
terme et un trait d'union, un dernier exemplaire 
du génie français, tel que nous avons tâché de le 
définir. Je pourrais, si je n'avais déjà abusé de 
votre attention, vous montrer dans l'œuvre de 
M. Lalo, au lieu de conflits et de disparates tou- 
jours à craindre aujourd'hui entre des systèmes 
ennemis, la conciliation, ou plutôt, ce qui vaut 
mieux, la négation, et la négation impartiale de 
tous les systèmes. Il n'y a dans le Roi d'Ys rien 
ou presque rien de Wagner, ni de Verdi, ni de 
Gounod, pour ne citer que les trois maîtres 
contemporains de la musique dramatique; mais 
il y a, sous une forme constamment nouvelle, le 
vieux fonds, le fonds éternel de notre génie : la 



L ANNKi: MUSICALE. 2^9 

clarté, la proportion, la sincérité, le bon sens et 
le bon goût, toutes les qualités enfin, qui dans 
une œuvre vraiment nôtre, s'allieront toujours au 
sérieux et à la science. 

Gardons tout cela, mesdames et messieurs. 
Malgré les influences et les attraits du dehors, 
demeurons nous-mêmes. N'allons pas, trop 
dociles satellites, nous éclipser dans les ombres, 
fussent-elles colossales, que nos voisins projet- 
tent sur nous. Traversons les zones obscures 
avec notre modeste, mais clair flambeau ; un jour 
peut revenir où tous le béniront comme un 
phare. La France n'a jamais été, du moins en 
musique, la maîtresse des nations. Elle en serait 
plutôt la médiatrice. Le titre est assez beau pour 
suffire à sa gloire dans le passé comme à son 
ambition dans Tavenir. 








TABLE DES MATIERES 



I. Théâtre de i/Opéra : Roméo et Juliette, opéra en 
5 actes, paroles de MM. Jules Barbier et Michel Carré, 
musique de M. Charles Gounod i 

II. Nos Compositeurs 25 

I. M. Charles Gounod 28 

II. M. Ambroise Thomas 38 

III. M. Ernest Reyer 46 

IV. M. Camille Saint-Saens 57 

V. M. Jules Massenet Ch) 

VI. M. Léo Delibes 82 

III. Théâtre de l'Opéra-Comique : l'Escadron volant 
de la reine, opéra comique en 3 actes, paroles de 
MM. Ad. d'Ennery et Brésil, musique de M.H.Litollï'. 

— Reprise du Pré aux Clercs 97 

IV. Théâtre de l'Opéra-Comique : la Cif^ale madrilène, 
opéra comique en 2 actes, paroles de M. Léon 
Bernoux, musique de M. Joanni Perronnet. — Les 
Concerts : Symphonie de M. César Franck ; le 
Wallenstein, de M. d'Indy. — M. Bouhy; Madame 
Materna ; M. Padcrewski i i 5 

V. La Servante Maîtresse, de Pcrgolèse. — Théâtre 
DE l'Odéon : les Erinnyes, tragédie antique de M. 
Lccomte de Lisle, musique de M. Massenet i.)3 



202 L ANNKE MUSICALK. 

VI. TuKATRE DE l'Opkra - CoMiQUE : Esclarmondc, 
opéra romanesque en 4 actes et 8 tableaux, paroles 
de MM. Alfred Blau et Louis de Gramont, musique 

de M. J. Massenet 1 57 

VII. Stendhal critique musical 177 

VIII. — Théâtre de l'Opéra : la Tcmpctc'y ballet en 
3 actes, d'après Shakespaere, de MM. Jules Barbier 
et Hansen, musique de M. Ambroise Thomas. — 

La saison italienne. — La musique à l'Exposition. 189 

IX. Harmonie et Mélodie 211 

X. La Musique Française au xix--- siècle 221 







COMPIEGNE 
MPRiMERIE HENRY LEFEBVRE 

31, RUE SOLl'CRINO, 31 



ML L'Année musicale et draina- 

270 tique 

• 8 
P2A6 
1888/89 

MlisÎG 



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